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Vu du Moyen Âge : comment dénicher les monstres entre les lignes d’un CV ?

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« Saint Georges tuant le dragon » par Paolo Ucello. Musée Jacquemart-André, Institut de France

Quand avez-vous envoyé des CV pour la dernière fois ? Il y a un an ? un mois ? Peut-être êtes-vous en train d’en envoyer ces jours-ci, pour changer de métier, ou juste trouver un travail. À chaque fois c’est la même rengaine : les CV s’envoient en série, vu les taux d’embauche, on ne prend pas trop de risques. Et puis avant d’expédier le tout, on les modifie, on les peaufine. Souvent, aussi, on va jeter un œil aux CV de nos peut-être-futurs-collègues, histoire d’être sûr que l’on rentre bien dans le moule. The Conversation

Car les CV sont censés représenter nos parcours, nos vies, ce que nous sommes. Mais pourtant, ils se ressemblent tous. Avez-vous déjà essayé de regarder des CV par profession ? C’est vraiment très impressionnant : même ordre, même mise en page, à la limite même photo. Notre CV raconte notre histoire, mais aussi (surtout ?) l’histoire de notre profession, et des attendus de notre société.

La grande illusion

Un CV, c’est d’abord une série de cases à cocher. Année après année ils énumèrent des activités bien triées, rangées à l’intérieur de catégories déjà prêtes. Parfois on repère une année de blanc, ou une expérience qui ne devrait pas être là (mais qu’est-ce que ça peut bien nous faire qu’il soit champion de claquettes ?). Mais en général, un travail de lissage vient donner à l’ensemble une belle continuité. Le CV, c’est le moment où l’on cache ses monstres au placard.

Ce travail de sélection et de création d’une trajectoire a posteriori a un nom en sociologie : Pierre Bourdieu l’a appelé l’« illusion biographique ». C’est une illusion qui se pratique surtout depuis l’avènement du roman comme genre littéraire majeur : on fait de vies des histoires cohérentes. (Depuis tout petit, Sartre aimait lire. Sartre est reçu premier à l’agrégation. Sartre a révolutionné la philosophie…) Cette illusion consiste à mettre en ordre des évènements et des situations, à les mettre en récit, et à décider qu’ils ont une unité. Et le CV est une « possibilité socialement reconnue de totaliser ces manifestations » (c’est Bourdieu qui le dit.) On ne ment pas dans un CV, et pourtant, on pratique l’illusion, car on sait comment tourner les choses…


Bilbo dans la caverne du dragon.

Évidemment on tourne les choses en fonction de catégories liées à notre pays, et à notre profession. Les Anglo-saxons apprécient la catégorie « intérêts personnels », les entreprises aiment les candidats qui pratiquent des sports d’équipe. Mais rien n’empêche de jeter un coup d’œil au passé. Au Moyen Âge, l’illusion biographique avait au moins le mérite d’être poétique : au début du XIᵉ siècle, on peut raconter sa vie en parlant de visions, de miracles, de monstres et de dragons. Ça ne fait pas de vous un original : les dragons ont une vraie place dans votre histoire, parce qu’ils ont une place dans les cadres sociaux de l’époque. Contrairement aux claquettes aujourd’hui.

Des dragons et des cartulaires

Au début du XIe siècle, voir un dragon n’est pas une expérience courante, mais elle ne sort pas non plus de la sphère du possible. Arnold, moine de Saint Emmeran de Ratisbonne, assure ainsi qu’il en a vu un, volant dans les airs, alors qu’il se rendait avec une troupe de la Bavière vers la Pannonie, en Europe centrale. Le dragon ne les a pas attaqués, mais il est resté suspendu au-dessus de la troupe pendant trois heures, puis il les a survolés à grande vitesse. Laissez tomber les stages en entreprise : ça, c’est une expérience qui vous marque un entretien d’embauche ! (« Et là, un dragon est passé au-dessus de nous… »)

Attention, on ne peut pas s’en tenir à dire qu’ils sont tous frappés à l’époque ! Arnold n’est pas un original, c’est un moine instruit, et même s’il a vécu un millénaire avant nous, son parcours est assimilable à celui d’un gestionnaire de haut vol, et sans doute aussi à celui d’un intellectuel. Il s’est occupé d’administration, et a travaillé à mettre en forme notamment des cartulaires : ces grandes compilations qui brassent les monceaux de parchemins accumulés jusque-là. Toute la documentation antérieure est alors rendue inutile par cette opération de tri, parfois même on s’en débarrasse. C’est-à-dire qu’Arnold est habitué à mettre en ordre des bribes du passé pour en faire un récit cohérent, qui donne une identité à une communauté.

Ce qu’il a fait pour des communautés, il le fait donc pour lui : il raconte son histoire en y intégrant l’affaire du dragon. Il décrit d’ailleurs la bête avec précision : elle avait la tête couverte de plumes et le corps d’écailles. C’est-à-dire qu’elle ne ressemblait pas aux descriptions de dragon fréquentes à son époque, avec leurs larges ailes et leurs pattes. En fait, le dragon d’ Arnold ressemble plus au Léviathan, tel qu’il est décrit dans le Livre de Job. C’est-à-dire qu’il ressemble plus à la manière dont le milieu social d’Arnold devait se figurer la bête, tout imprégnés qu’ils étaient de lectures bibliques. Arnold n’intègre donc pas n’importe quel dragon à son histoire : il se choisit – peut-être parce que c’est vraiment ainsi qu’il l’aurait vu – exactement le type de dragon que reconnaîtront ses pairs.


Patrick Geary sur la question de l’identité.

Alors peut-être que l’illusion se situe à plusieurs niveaux. Peut-être qu’avant même la mise à l’écrit, la mémoire elle-même était déjà façonnée et modelée par les catégories sociales dans lesquelles il baigne. Si Arnold devait voir un dragon, il préférerait sûrement voir celui-ci. Et comme il fait partie de la minorité qui prend la plume, son travail renforce en retour cette mémoire collective propre à son milieu, ce milieu qui à ce moment même est occupé à réécrire la mémoire collective de l’ Occident.


La destruction du Leviathan vue par Gustave Doré.
Wikimedia commons

Le Léviathan et l’illusion biographique

Pourquoi passer par les dragons pour mieux examiner les CV ? Parce que l’histoire d’Arnold montre une chose : les monstres de nos CV ne sont pas uniquement dans les choses que l’on cache. Ils sont surtout dans les choses que l’on montre. Littéralement, ce que l’on montre, c’est le monstrueux. Pour faire un beau CV, on domestique une partie de la ménagerie, on enlève ce qui ne rentre pas dans les attendus. Mais ce qu’on laisse n’est pas non plus laissé au hasard : tout doit être apprivoisé pour répondre à des mythes sociaux qui sont propres à notre profession. Tel nom d’école, tel titre universitaire, tel sigle habilement placé en gras sont tout aussi monstrueux que les dragons de Pannonie. En fait, nos CV sont pleins de dragons.

Sur ce je vous laisse, j’ai claquettes.


Retrouvez l’auteure de cet article sur le blog Actuel Moyen Âge !

Pauline Guéna, Doctorante à l’université Paris-Sorbonne, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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« Non, Brian n’est pas dans la cuisine, il est au boulot » : quelle formation linguistique pour les étudiants non-linguistes ?

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La controverse sur la qualité de la formation en langues des étudiants français spécialistes d’autres disciplines que les langues (LANSAD) prend de l’ampleur dans le contexte actuel de réduction des moyens financiers et humains. The Conversation

Les objectifs de la formation linguistique dans le secteur LANSAD s’inscrivent dans la continuité de ceux de l’enseignement secondaire général : le développement de l’autonomie de l’étudiant dans sa pratique des langues dans les activités de lecture, d’écriture, d’écoute et d’interaction, avec pour finalité l’acquisition du niveau européen B2 en master, comme cela est le cas pour la première langue vivante étrangère en fin de lycée, ce niveau n’étant pas atteint par la grande majorité des bacheliers.

L’urgence d’une politique universitaire cohérente

Ces objectifs se démarquent cependant par les contextes d’usage de la langue étudiée : il ne s’agit plus d’étudier les langues dans des situations très génériques, tel que cela a été fait pendant toute la scolarité secondaire, mais plutôt de placer l’enseignement des langues dans une perspective de construction des compétences langagières pleinement intégrée à la formation disciplinaire et professionnelle des étudiants, c’est-à-dire s’appuyant sur la connaissance des domaines de spécialité afférents (le droit, les sciences de la gestion, la biologie, l’histoire de l’art, etc.).

Il est en effet assez évident que ces étudiants, futurs professionnels qui pourront être amenés à travailler en langue étrangère, ont des besoins en termes de formation linguistique distincte de ceux des étudiants « spécialistes » en langues (même si un chimiste peut, bien entendu, être intéressé par la lecture de toute l’œuvre de William Blake dans le cadre de son épanouissement personnel).

Il paraît donc urgent que les universités formant des spécialistes des sciences et techniques, de la santé et des sciences humaines et sociales se dotent d’une politique linguistique cohérente car, au-delà de la nécessité évidente pour tous les diplômés de l’enseignement supérieur français de maîtriser l’anglais, il est impératif de promouvoir également les autres langues vivantes étrangères, dont la connaissance est aujourd’hui cruciale dans de nombreux milieux professionnels.

Alors que le nombre de cours disciplinaires dispensés en langues étrangères (essentiellement en anglais) augmente dans les universités françaises afin d’accroître le rayonnement et l’internationalisation des formations, l’objectif d’une telle politique linguistique est de rendre les étudiants pleinement opérationnels dans leur pratique langagière en contexte plurilingue. Une étude récente (Braud et coll. 2015a) fait une proposition de structuration institutionnelle du secteur LANSAD intégrant trois objets de connaissance distincts : l’anglais de spécialité, les langues sur objectifs professionnels larges et les langues dites « rares », ou MoDiMEs (moins diffusées et moins enseignées).

Organisation institutionnelle des enseignements dans le secteur LANSAD

La mise en œuvre du processus de Bologne et de la réforme Licence-Master-Doctorat a eu pour bénéfice direct l’instauration de cours d’anglais de spécialité, c’est-à-dire des cours d’anglais appliqués à la spécialité des étudiants, dès la première année dans de nombreuses formations universitaires du secteur LANSAD. Cette tendance est encore plus marquée dans les formations de fin de parcours universitaire, qui incluent des stages longs et visent une entrée rapide sur le marché du travail (master) ou exigent une spécialisation (doctorat).

Ces cours d’anglais de spécialité, dont le contenu et les objectifs sont définis grâce à un travail collaboratif entre enseignants de langues et enseignants disciplinaires, ont pour objectif d’accompagner les étudiants dans leur acquisition et la validation d’un niveau de compétence langagière réaliste et adapté aux exigences de leur discipline de spécialisation (Fries-Verdeil 2009, Millot 2017).

La célèbre question existentielle : « Where is Brian ? » vue par Gad Elmaleh.

La vie de Brian

Prenons un exemple : Brian, un étudiant de première année de licence économie-gestion suit son premier cours d’anglais de spécialité et constate que le contenu de ce cours est très directement lié à ce qui lui est demandé de faire dans sa première séance de travaux dirigés d’économie descriptive (décrire et analyser des chiffres et des graphiques). Au fil de ses trois années de licence, il recevra un enseignement en anglais de l’économie et de la gestion qui va lui permettre de développer une capacité à s’exprimer à l’écrit et l’oral dans sa discipline.

Cependant, nous ne devons pas perdre de vue d’autres langues, telles que l’allemand, l’espagnol ou encore le chinois, tout aussi essentielles dans le cadre d’un marché du travail ouvert à l’international. Elles dotent en effet nos étudiants de sérieux atouts pour l’insertion professionnelle. Revenons à notre exemple : en troisième année de licence, dans le cadre du programme Erasmus, notre étudiant part pour un semestre dans la faculté d’économie d’une université du sud de l’Espagne.

Afin de s’y préparer au mieux, il décide de reprendre l’étude de l’espagnol, sa deuxième langue vivante étrangère au baccalauréat, et de suivre un cours optionnel en espagnol dans le domaine de l’économie et de la gestion. Enfin, deux ans plus tard, pour son stage long de seconde année de master, il rejoint une entreprise du secteur de l’énergie et du développement durable.

Dans le cadre de la mise en place de ce stage, l’entreprise lui signale qu’il sera intégré dans une équipe qui travaille sur un projet collaboratif avec une entreprise chinoise. Alors que l’anglais s’impose comme la langue commune de travail, il décide toutefois de suivre un cours d’initiation au chinois adapté à ses besoins : il veut découvrir la langue chinoise, mais surtout connaître les particularités de la vie professionnelle dans les entreprises chinoises et leurs codes.


Apprendre l’anglais pour apprendre les sciences « dures ». zoomable=
Pixabay

Former à une langue utile

On l’aura compris, l’objectif principal des enseignements dans le secteur LANSAD est de former les étudiants à la langue telle qu’elle est utilisée par les communautés disciplinaires ou professionnelles à l’étranger, en ayant souvent recours à des pédagogies dites « actives » (en référence à l’experiential learning anglo-saxon) : apprentissage par étude de cas, apprentissage par projets ou par problèmes, mise en situation professionnelle…

Dans ce cadre, les objectifs à long terme du linguiste de spécialité en secteur LANSAD sont dès lors beaucoup plus clairs. Il s’agit tout d’abord de sensibiliser ses étudiants à l’importance de développer leur aptitude à l’agilité et à l’adaptation dans la construction de compétences langagières en lien direct avec leur projet professionnel.

Il s’agit ensuite de leur donner les outils et la méthode pour ouvrir leur apprentissage à des perspectives plus large : la découverte des langues et des cultures tout au long de leur vie. Mais comment l’activité de recherche du linguiste de spécialité peut-elle être en adéquation avec les objectifs d’enseignement ainsi définis et nourrir les formations offertes en LANSAD ?

L’articulation enseignement/recherche dans le secteur LANSAD

Au départ centrée sur les objectifs pédagogiques des filières langues, littératures et civilisations étrangères et régionales (LLCER) et langues étrangères appliquées (LEA), la recherche en langues en France s’est, jusqu’à une époque relativement récente, structurée autour de cette fonction, à savoir former des professionnels de la langue : enseignants du second degré, enseignants-chercheurs, traducteurs et interprètes, etc.

Cette mission majeure ne saurait être remise en cause, bien au contraire : elle doit être affirmée avec d’autant plus de force que la mondialisation conduit à un développement naturel des enjeux autour de ces métiers. Il est donc toujours aussi légitime d’y consacrer des formations entières, à l’échelle des 1 500 heures pour une licence et des quelques centaines d’heures pour un diplôme de master dans les filières formant des linguistes (LLCER et LEA).

L’articulation entre recherche et enseignement dans le secteur LANSAD se pose de manière tout à fait comparable à ceci près que les objectifs scientifiques et pédagogiques de la formation des étudiants en langues y sont sensiblement différents et que la place accordée à cette discipline dans les diplômes est fortement restreinte. Contrairement aux filières LLCER et LEA, les compétences dans une ou plusieurs langues vivantes étrangères ne représentent qu’une facette de la compétence disciplinaire des étudiants et les volumes horaires attribués aux langues se situent, dans le meilleur des cas, autour de 10 % des volumes horaires globaux des formations.

Il en découle que la recherche et l’enseignement dans ces filières ne sauraient viser l’acquisition d’éléments de « culture générale » (littérature, faits historiques, histoire des idées…) en contexte étranger comme cela est déjà le cas dans l’enseignement secondaire général (cf. l’« entrée culturelle » des programmes de langues vivantes pour le cycle terminal, par exemple), mais bien l’étude des cultures disciplinaires et professionnelles propres à ces pays.


Culture anglaise et américaine (Librairie Shakespeare & Cie à Paris).
jimforest/VisualHunt, CC BY-NC-ND

Culture et utilité

En d’autres termes, si l’enseignement de la langue comme objet culturel est primordial (il apparaît plus pertinent désormais de parler de « langue-culture »), un enjeu de la recherche en langue de spécialité consiste à s’interroger, au fond, sur la notion de « culture ». Nous rejetons l’opposition caricaturale entre « culture » et « utilité » : la recherche dans les langues de spécialité, héritière de l’ethnographie, de la civilisation, de la terminologie, de la linguistique de corpus et même de la littérature à travers la FASP (fiction à substrat professionnel), montre que culture et utilité sont non seulement compatibles, mais qu’elles sont génératrices de connaissances.

La recherche au sein du secteur LANSAD couvre ainsi des champs particulièrement vastes et profonds, allant des savoir-faire spécialisés (rédiger un article scientifique en anglais, négocier un contrat en espagnol, concevoir une machine-outil en allemand) aux savoir-être d’un spécialiste d’une discipline dans une autre culture (être une scientifique aux États-Unis, être femme d’affaires en Espagne ou ingénieur en Allemagne) (Wozniak et Millot 2016).

À ce type de connaissances s’ajoutent naturellement celles issues du domaine de la didactique des langues de spécialité, champ de recherche qui vise à comprendre et à développer les schémas d’acquisition de la langue dans ce cadre précis (Sarré et Whyte 2016). La didactique des langues de spécialité, loin d’être « hors sol » ou accessoire, conçoit ainsi des cadres conceptuels et opérationnels pour l’apprentissage des langues afin, entre autres objectifs, d’apporter des réponses concrètes aux enjeux de la massification et de la diversification sociale du public étudiant, sans ignorer leur spécialisation disciplinaire, et d’assurer l’efficacité des formations proposées.

La professionnalisation du secteur LANSAD : profil des enseignants et enseignants-chercheurs

Plusieurs études récentes et concordantes (Braud et coll. 2015a, Braud et coll. 2015b, Brudermann et coll. 2016) ont permis de faire la lumière sur le profil des intervenants dans le secteur LANSAD : si la grande majorité d’entre eux sont des personnels non titulaires (vacataires, contractuels, chargés de cours, maîtres de langue, etc.), les titulaires sont essentiellement des enseignants de statut « second degré » (professeurs agrégés – PRAG – ou certifiés – PRCE) qui sont contraints de se former sur le terrain dans la mesure où ils ont suivi un cursus traditionnel (LLCER) qui ne les a pas formés aux langues de spécialité.

Les enseignants-chercheurs (maîtres de conférences et professeurs des universités) ne représentent donc qu’une minorité d’intervenants et, parmi eux, deux tiers environ mènent une activité de recherche en lien direct avec le public dont ils ont la charge.

Dans le cas de l’anglais en particulier, on observe cependant depuis quelques années la volonté des établissements de spécialiser le secteur LANSAD : elle se reflète dans les profils des postes mis au concours lors des campagnes de recrutement des PRAG/PRCE et des enseignants-chercheurs.

Ainsi, si l’on a pu observer une baisse globale du nombre de postes d’anglicistes recrutés dans les établissements d’enseignement supérieur dans la période 2010-2014, la demande en anglicistes de spécialité (c’est-à-dire spécialistes d’une variété d’anglais de spécialité donnée – anglais juridique, anglais économique, par exemple) est restée stable aussi bien pour les enseignants de statut « second degré » que pour les enseignants-chercheurs (avec même une légère augmentation, sur la même période, du nombre de postes d’enseignants-chercheurs profilés « anglais de spécialité »).

En effet, si les recrutements d’enseignants et d’enseignants-chercheurs dans les filières de spécialistes des langues (LLCER et LEA) se font sur des profils articulant enseignement et recherche de pointe dans un domaine donné (civilisation, linguistique, littérature, traductologie, etc.), les profils pour les recrutements dans le secteur LANSAD articulent également enseignement et recherche de pointe dans un domaine lié à ce secteur.


En amphi…
Pixabay

Quels enseignants-chercheurs ?

La situation est paradoxale dans la mesure où la formation des spécialistes des langues qui sont amenés à intervenir dans le secteur LANSAD n’intègre que rarement une formation aux langues de spécialité alors que, dans le même temps, les établissements d’enseignement supérieur souhaitent de plus en plus souvent recruter des enseignants et enseignants-chercheurs spécialistes des langues de spécialité.

Cette politique entraîne des difficultés à pourvoir ces postes, précisément du fait du développement très tardif en France d’un pan entier de la linguistique appliquée et donc du manque prégnant de docteurs et d’universitaires habilités à diriger les recherches dans ces domaines.

Aujourd’hui, l’insertion professionnelle de nos étudiants est devenue, à juste titre, une de nos missions prioritaires (l’administration centrale du ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche comporte d’ailleurs un service nommé en conséquence, la DGESIP – Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle, depuis 2014) mais elle ne limite en rien notre ambition de proposer une formation intellectuelle audacieuse et pertinente aux étudiants des domaines des sciences et techniques, de la santé et des sciences humaines et sociales.

Dès lors, il est désormais grand temps de dépasser le débat primitif de la transformation du plomb en or. L’enjeu du débat sur le secteur LANSAD n’est plus la façon dont nous devons nous y prendre pour « élever le niveau » des soi-disant « non-spécialistes » vers les précieuses disciplines que sont la littérature, la civilisation et la linguistique.

L’enjeu est plutôt la manière dont nous pouvons partir des spécificités propres aux autres disciplines que les langues afin d’apporter des réponses structurées et argumentées aux attentes de la société envers l’université (Commission européenne 2014). Enfin, dans l’objectif de mettre en place une politique de formation et de recherche ambitieuse et professionnalisante pour les spécialistes de langues, plus que jamais, il nous apparaît essentiel aujourd’hui de former tous les linguistes des filières LLCER et LEA à cette nouvelle discipline qu’est la langue de spécialité.

Malgré les progrès scientifiques patents en langues de spécialité, certains alchimistes réfutent encore cette connaissance au point de la passer entièrement sous silence. Un « enseignement de qualité » et réaliste en langue est possible à condition de prendre en compte le contexte pragmatique dans lequel cette langue ou ces langues se déploient.

En résumé, et comme l’acronyme LANSAD le suggère depuis plus de vingt ans, il s’agit d’apprendre à Brian à exceller en langues dans sa spécialité et d’ouvrir la filière LLCER aux cultures des domaines spécialisés.

Cédric Sarré, Maître de conférences en anglais et didactique des langues, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités  ; Philippe Millot, Associate professor, Université Jean-Moulin Lyon 3 ; Séverine Wozniak, Associate professor, Université Grenoble Alpes et Valérie Braud, Professeur agrégée d’anglais, Département Langues et Cultures, Université de Bordeaux

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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De la nécessité de vulgariser les sciences sociales

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Le pavillon « sciences sociales » à l’exposition universelle de Chicago en 1933. UIC Digital Collections, CC BY-NC-ND Joëlle Le Marec, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

 


Le management de la recherche n’est guère interrogé par la communication scientifique. Il y a un risque véritable de laisser des pouvoirs s’installer hors du champ d’investigation des sciences humaines et sociales, et donc hors d’une nécessaire recherche sur des fonctionnements sociaux et des idéologies sous-jacentes.

Les sciences sociales dans la culture scientifique

Longtemps, la culture scientifique a été pensée pour le domaine limité des sciences physiques et biologiques, soit des sciences mathématisées et très instrumentées. Les sciences humaines et sociales, quant à elles, ont été implicitement considérées comme faisant déjà partie de la culture et ne nécessitant pas d’efforts de traduction, de vulgarisation ni de communication.

Plus encore, les textes en sciences sociales (articles et surtout ouvrages) sont régulièrement accusés d’être inutilement arides, jargonneux, alors que l’extrême difficulté de compréhension des articles en physique ou biologie ne suscite aucune critique, puisqu’elle va de soi : c’est justement cette évidence qui a rendu nécessaire l’effort de vulgarisation, celle-ci étant envisagée comme une simple opération de traduction.

Pourtant, les concepts scientifiques propres à l’analyse du social ont aussi besoin d’être expliqués, définis. La notion de représentations sociales, par exemple (Serge Moscovici), ou celle de discours (Michel Foucault) supposent un gros travail d’appropriation, car elles transforment profondément la compréhension du monde social. Le fait que les sciences sociales soient considérées comme plutôt faciles à comprendre – avec un peu de bonne volonté – produit des effets pervers, notamment dans le contexte où les politiques de recherche se fondent sur des convictions et des idées reçues à propos de la société et des sciences.

« Gestion » et « valorisation » de la recherche

Avec le développement accéléré en Europe, depuis 2000, du financement de la recherche par projets et par priorités économiques, sociales et politiques (la santé et le vieillissement, le développement durable, les processus de numérisation, l’économie de la connaissance, etc.), la pluridisciplinarité et la valorisation sont des exigences inscrites dans les conditions de soumission et de financement.

La fusion actuelle des universités en France radicalise encore cette tendance. L’organisation systématique de collaborations, entre sciences de la nature et sciences sociales, est posée régulièrement comme une nécessité pour cette recherche par projets sur des thèmes socioscientifiques.

L’un des enjeux est que les acteurs de la gestion et du management de la recherche ne ressentent pas d’ignorance face aux sciences sociales qui, si elle était ressenti, pourrait les amènerait à essayer de comprendre le travail des chercheurs de ce domaine à propos des régimes de valeur ou des rapports sociaux (pouvoirs, légitimités), ou encore, des conceptions du lien entre savoirs et démocratie. Chacun, en gestion ou en politique, se sent compétent lorsqu’il s’agit de parler d’opinion publique, de fonctionnement des médias, de pratiques sociales, du patrimoine, etc.

Sciences sociales et méthodologie

Les sciences humaines et sociales ne sont pas considérées pour leur dimension réflexive et critique (et pour les concepts qui portent ces interrogations critiques), elles sont plus volontiers sollicitées, d’une part, pour l’expertise méthodologique (les pratiques d’enquête, par exemple) et, d’autre part, pour leur capacité à produire des discours et des argumentaires. Et, il y a risque de confusion.

Par exemple, « l’acceptabilité sociale » est non pas un concept, mais un outil de gouvernance. Ce dernier est inspiré par une attente gestionnaire axée sur les sciences sociales lorsqu’on met en œuvre des projets dont on sait qu’ils vont profondément transformer la vie des individus et des communautés.

De même, il est souvent demandé aux sciences sociales de modifier leur épistémologie pour s’adapter à la nécessité de mesurer, d’objectiver, de modéliser des processus, et ainsi de faciliter la collaboration avec les sciences physiques et biologiques. Par exemple, on leur réclamera des indicateurs chiffrables de positions ou tendances, telle la perception de la qualité de l’environnement.

L’injonction d’utilité

On se trouve alors face à une contradiction : les sciences sociales sont sollicitées dans des projets multidisciplinaires thématisés qui répondent au besoin de connaissances à propos de questions sociopolitiques. Elles sont pourtant incitées à renoncer à l’effort d’être partagées et discutées facilement, pour plutôt adopter les formalismes et les langages de la mathématisation et de la modélisation. Celles-ci sont même posées comme étant la condition de leur « utilité » renforcée.

Une des causes de ce paradoxe est peut-être un déplacement des légitimités qui transforme les besoins de compréhension de la recherche en sciences sociales en attentes de performance technique, d’une part (mesures et modélisations de phénomènes sociaux), et de communication efficace, d’autre part (production d’argumentaires et de représentations). D’où vient ce déplacement, et pourquoi n’est-il pas discuté lorsqu’il est question du rôle de la communication scientifique pour développer une réflexion citoyenne sur les sciences en société ?

Nouveaux acteurs, nouvelles contraintes

Des acteurs nouveaux sont entrés dans le jeu des dialogues et des relations qui nourrissent la production des savoirs scientifiques : il s’agit des acteurs d’une ingénierie du management et de la gestion. Ils interviennent sur tous les plans, dans les politiques et dans l’administration de la recherche, pour la gestion des projets et programmes, l’anticipation, l’évaluation, la communication.

Cette sphère de l’ingénierie est issue, au moins partiellement, du développement des enjeux propres à la production d’instruments, enjeux qui se sont autonomisés– qu’il s’agisse de machines ou des procédures et protocoles qui relèvent de l’ingénierie sociale, avec un marché, des compétences, des objets, des espaces. Les instruments ont structuré les sciences physiques, et les sciences de la nature l’ont été au point de devenir partiellement synonymes de celles-ci, et de porter « l’image » même de leur scientificité. L’ingénierie des sciences physiques et des sciences de la nature reste peu visible, car elle a été très fortement intégrée aux environnements et aux pratiques de recherche.

Ingénierie et production standardisée

Il faut pourtant rappeler que le domaine « sciences, technologies et société » s’est constitué à la fin des années 1960 et dans la décennie 1970, au moment où la critique des technosciences était considérée comme un impératif pour certains des représentants les plus importants de ce nouveau domaine de réflexion sur les sciences.

En sciences humaines et sociales, c’est le développement crucial des dispositifs destinés à cadrer les pratiques de lecture et d’écriture et à déléguer le pouvoir de fixer et de gouverner les conditions d’écriture à des « architextes, souvent des modèles informatisés, qui ouvre dans les années 2000 une période d’instrumentation de la recherche par une ingénierie également discrète, mise au service de l’optimisation d’une logique de production standardisée.

L’informatisation, puis la « plateformisation » des activités qui produisent de la valeur (notamment les activités des scientifiques) enferment donc les sciences dans des cadres que les chercheurs professionnels ont du mal à remettre en question : il faut collaborer pour produire, il faut produire pour développer une économie marchande. La recherche est moins une activité intellectuelle autonome qu’un secteur piloté par des pouvoirs qui se retranchent derrière la « modestie » d’une volonté d’optimisation.

Pour une communication scientifique vraiment éclairante

Dans ce contexte, les journalistes scientifiques et les professionnels de la communication scientifique – par exemple, dans les services de communication des organismes de recherche – peuvent éviter d’entrer eux-mêmes dans ce dispositif de promotion et de gestion d’une recherche qui perd rapidement ses capacités réflexives et son autonomie. Le management de la recherche n’est guère interrogé par la communication scientifique.

Il y a un risque véritable de laisser des pouvoirs s’installer hors du champ d’investigation des sciences humaines et sociales, et donc hors d’une nécessaire recherche sur des fonctionnements sociaux et des idéologies sous-jacentes. Par exemple, il me semble que les acteurs de la communication scientifique peuvent réactiver des questions à propos des collaborations scientifiques, sans nécessairement se restreindre au strict périmètre de la recherche professionnelle très instrumentée.

La communication scientifique peut notamment contribuer aux vifs débats qui mobilisent actuellement les chercheurs en tant qu’intellectuels. En outre, de très nombreux individus et collectifs sont engagés dans des pratiques de connaissance sans être des professionnels. Ces collaborations, peu apparentes, échappent partiellement au management de la recherche. Elles sont actuellement le foyer de questions, de dialogues, de pratiques qui se développent hors des priorités économiques, au nom d’une exigence politique et cognitive qui inspire quantité d’innovations locales.

Joëlle Le Marec, Professeure en sciences de l’information et de la communication au CELSA, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Cet article est tiré du Dossier Culture scientifique, produit par Découvrir #MagAcfas . Les 12 textes en provenance de 10 pays ont été rassemblés par deux spécialistes du domaine, Joëlle Le Marec (Paris-Sorbonne) et Bernard Schiele (UQAM). Ce tour d’horizon accompagne les Journées internationales de la culture scientifique – Science & You, tenues à Montréal, les 4, 5 et 6 mai 2017. The Conversation



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Comment « Kaamelott » joue avec l’histoire et les identités

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Les 24 et 25 mars 2017 derniers avait lieu à la Sorbonne le premier colloque entièrement consacré à la série télévisée Kaamelott. L’événement a accueilli des chercheurs francophones issus de disciplines variées – histoire, lettres, histoire de l’art, sciences politiques, sociologie, musicologie, etc. –, qui se sont interrogés sur les liens que Kaamelott entretient avec notre passé et notre histoire culturelle, et sur la façon dont la série relit l’histoire et la littérature de l’Antiquité et du Moyen Âge. The Conversation

Parmi les nombreux points mis en avant, nous avons plusieurs fois souligné que Kaamelott propose, au fil de ses six saisons, un jeu complexe autour de l’identité. Jeu annoncé par le titre même, qui réécrit le Camelot arthurien en redoublant voyelles et consonnes.

Ce jeu sur l’identité est porté par plusieurs personnages. Arthur, figure centrale et fil conducteur de toute la série télévisée, apparaît au cœur de ces problématiques. Le souverain se caractérise en effet par une identité double, maintenue dans un entre-deux perpétuel.

Breton ou romain ?

Arthur paraît moins breton que le brun Léodagan et moins romain que le blond Macrinus. Par son statut double, Romain de cœur et Breton de fait, le roi établit la transition entre le pouvoir de l’Empire romain et l’indépendance agitée des peuples du Royaume de Logres. Les historiens sont en terrain familier, tant cet entre-deux identitaire évoque la romanisation, lente et graduelle, des peuples barbares qui s’installent peu à peu en Occident à partir du IIIᵉ siècle apr. J.-C.

« Mais je ne suis pas romain, merde ! »
Arthur, livre II, épisode 62, « Le Secret d’Arthur »

Le livre VI éclaire l’histoire du personnage, qui se tourne vers l’avenir lorsqu’il ne peut plus se réfugier dans la douceur du passé : le jeune Arturus suit un apprentissage amoureux de l’histoire de Rome auprès d’Aconia, avant de se voir privé de cet écrin intellectuel et protecteur lors de son arrivée en Bretagne.

Du soleil de Rome à la neige de Bretagne : la trajectoire d’Arthur reprend la façon dont les hommes, à partir de la Renaissance, ont pensé leur propre histoire, selon un mouvement qui ferait passer des lumières de Rome à l’obscurité du Moyen Âge.

Plus encore que comme représentation d’une période peu connue de l’histoire, Kaamelott se présente dès lors comme un voyage dans le temps, ou plutôt des voyages dans le temps, incarnés par les trajectoires des personnages : alors qu’Arthur renonce à son identité romaine – en désertant la légion et en perdant sa première épouse –, Macrinus fait le parcours inverse, retournant vers le soleil de Macédoine, écho d’Alexandre et annonce de la future gloire de Byzance.

Cette identité mouvante d’un Arthur bicéphale lui permet d’éviter les extrêmes : dans tous les domaines de sa vie – politique, personnelle et même alimentaire –, il est « Sire Arthur le Juste », une figure modérée et modératrice. Mais cette identité ne se vit pas aisément : Arthur, partagé entre Rome et la Bretagne, l’Antiquité et le Moyen Âge, est également déchiré entre ses idéaux d’un pouvoir moderne, qui pourrait interdire l’esclavage, la peine de mort et la torture, et la réalité des conditions médiévales. « Ce n’est pas mon boulot de leur raconter des conneries » déclare-t-il ainsi lorsque ses conseillers lui enjoignent de manipuler le peuple : beau témoignage d’un dirigeant qui préférerait mener que gouverner, éduquer que régner, au point finalement de renoncer à son titre royal.

« Arrêtez de m’appeler Sire ! »
Arthur, livre V, plusieurs fois

Identités contraires

Ce jeu des identités contraires, à la fois culturelles, historiques et politiques, se retrouve dans d’autres figures. Perceval est ainsi à la fois un antihéros épique et une véritable figure burlesque et poétique. Enfant trouvé, comme dans de nombreux romans arthuriens médiévaux, ou extraterrestre, il vient d’ailleurs, ignore sa propre identité – il n’a pas été adoubé, et se trompe sur son propre nom. Mais il est du coup le plus fidèle à l’esprit médiéval, pour lequel le nom importe dans sa résonance plus que pour sa précision linguistique : en détournant des expressions, en se trompant sans cesse sur le sens des termes techniques, Perceval est au cœur de cette langue médiévale mouvante.

Jusqu’à retrouver, probablement inconsciemment, de beaux échos médiévaux : si Perceval et Karadoc ramènent une anguille au lieu d’un serpent géant, n’est-ce pas parce que les deux termes se disent de la même manière en ancien français, serpente ?

S’il confond dans un même évènement les pyramides, Noé et les marchands du Temple, n’est-ce pas parce que l’historicité médiévale elle-même fusionne toutes les strates de l’histoire antique dans un même temps biblique à la fois mythique et historique ? Provoquant l’agacement, voire la colère de son entourage, Perceval est également le personnage le plus touchant. Il est ainsi le seul à faire de l’amour qu’il voue à Arthur le but ultime de la quête :

« Mais moi […], le Graal, rien à péter ! Moi c’est Arthur qui compte. »
Perceval, livre IV, épisode 66

S’il touche autant, c’est également parce qu’il est lucide sur son propre statut : « Vous savez bien qu’on est des cons, nous », rappelle-t-il à Arthur (livre V, épisode 8). Perceval, philosophe naïf, amuseur public, troubadour malgré lui, joue dans la série un rôle de prophète accidentel, dont le silence est tout aussi éloquent que les diatribes.

Ce questionnement porté sur l’identité et le rôle de chacun à la cour arthurienne fait écho à l’identité même de la série, tantôt courte et humoristique, tantôt longue et tragique.

Une série mutante

Avec ses bandes dessinées et son incursion imminente sur grand écran, Kaamelott est une œuvre transmédiatique à l’identité mouvante, rendant vaine toute catégorisation traditionnelle. Ses choix de formats illustrent ainsi parfaitement l’impossible quête du Graal mise en scène tout au long de la série. Comment trouver quelque chose dont on ignore tout, jusqu’à la forme ? Est-ce un vase, une corne d’abondance, un récipient, une pierre incandescente, un bocal à anchois ?

 Une table ronde réinterprétée. Allociné

Face à l’impossibilité de définir une identité précise et immuable, l’intérêt ne réside pas dans l’aboutissement mais la quête elle-même.

Qu’importe que le Graal ne soit qu’un bocal à anchois, ou que la couronne ancienne du livre V, qui s’échange tout au long de la saison, se révèle n’être qu’une jatte : ce qui compte n’est pas tant ce que c’est, mais ce que l’on décide d’en faire. « Qu’est-ce que c’est, le Graal ? Vous savez pas, vraiment. Et moi non plus », explique Arthur aux chevaliers de la Table ronde, avant d’enchaîner : « Le Graal, c’est notre union. Le Graal, c’est notre grandeur » (livre I, épisode 100).

Les chevaliers n’ont pas besoin de savoir ce qu’ils cherchent, seule compte la quête, la tension, la volonté de construire, en commun, dans l’égalité idéale de la Table ronde, un avenir partagé. Les dernières images de la série sont éclairantes.

Lancelot choisit de faire brûler la Table ronde pour mieux faire table rase du passé, mais Arthur, revenu à Rome, redécouvre en un flash éblouissant le souvenir refoulé de son enfance, promesse de son avenir héroïque à reconquérir. Ainsi interprétée, Kaamelott délivre alors un formidable message d’espoir, optimiste et humaniste, en soulignant que les identités sont fluides, en perpétuelle recomposition, au gré des évolutions historiques, des engagements politiques et des choix individuels.

Florian Besson, doctorant en histoire médiévale et ATER, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités et Justine Breton, Docteure en littérature médiévale et comparée, Université de Picardie Jules Verne

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Éducation : bilan du quinquennat et enjeux pour demain

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110 rue de Grenelle à Paris, le ministère de l’Education nationale, (hôtel de Rochechouart, construit en 1776 par Mathurin Cherpitel, remanié à partir de 1839 par Alphonse de Gisors pour le ministère). Patrick Janicek/Flickr, CC BY Philippe Watrelot, ESPÉ de Paris - Paris Sorbonne - Sorbonne Universités

« Quand on ne fait pas de communication c’est rare qu’on la fasse pour vous », c’est ce que déclarait François Hollande lors des Journées de la Refondation le 2 mai 2016. Et il ajoutait, toujours sur le ton de la plaisanterie : « si on attend que les compliments, on est pas toujours satisfait, si on attend les critiques, on peut avoir son lot… ». C’était il y a longtemps, très longtemps, en 2016… The Conversation

Depuis François Hollande a renoncé à être candidat. Et la refondation de l’École semble bien loin dans la campagne présidentielle. Peu de candidats en tiennent compte, or le bilan devrait pourtant en être fait. On peut aussi se demander si les promesses des candidats sont à la hauteur des enjeux pour l’école de demain.

Les mots de la refondation

« Refondation », le terme choisi par Vincent Peillon était habile. Il permettait à la fois de rassurer puisqu’il renvoyait à un passé glorifié et d’envoyer aussi un signal à ceux qui pensent que l’École doit évoluer et s’adapter. Mais si le terme était porteur de beaucoup d’espérances, il a aussi généré des déceptions devant les compromis et le manque de lisibilité des réformes.

Car il a manqué un slogan à cette refondation. La finalité de tout cet ensemble de dispositifs décrits dans la loi de 2013 n’apparaissait pas assez clairement. Si la loi d’orientation de 89 se résume à « l’élève au centre du système » et celle de 2005 au socle commun, il n’y a pas le même mot d’ordre pour la refondation. À tel point que les journées de la refondation le reconnaissaient implicitement tout comme le 1er rapport du comité de suivi de la refondation : il y a eu un manque de lisibilité des réformes alors que la lutte contre les inégalités aurait pu être ce mot d’ordre mobilisateur.

On notera aussi que les créations de postes absorbées par une forte démographie non anticipée, par la reconstruction de la formation initiale et d’un vivier de remplaçants ont été, elles aussi, peu visibles pour les enseignants comme dans l’opinion.

Les maux des réformes

Après la grandiloquence des premiers mois, on est passé assez vite de la refondation aux « réformes »…

Or, le terme est ambigu et génère pas mal de difficultés. Il y a évidemment la crainte du changement. Mais il serait trop facile de voir les mouvements sociaux qui ont accompagné les principales réformes comme relevant uniquement de la « résistance au changement ». Il y a aussi l’idée implicite mais très vivement ressentie que tout ce qui précède peut être « mis à la réforme ».

Avec des enseignants qui mettent beaucoup d’eux-mêmes dans leur travail, il y a une tendance à prendre comme une critique de son propre travail ce qui se situe au niveau de l’ensemble du système. Or on peut pourtant faire son métier du mieux que l’on peut dans un système qui dysfonctionne…

La réforme est aussi une décision prise d’en haut par un pouvoir politique et appliquée ensuite par une technostructure. Cela se heurte à une culture antihiérarchique des enseignants et des pratiques de management qui restent bureaucratiques dans l’encadrement.

La concordance des temps

La gestion du temps a été un des problèmes de ce quinquennat. Pour l’éducation, il y a eu d’abord du retard à l’allumage. La loi sur la refondation dont Vincent Peillon prévoyait le vote en décembre 2012, n’a été publiée au JO que le 8 juillet 2013. La période d’« état de grâce » a été occupée par des discussions et concertations qui, au final, n’ont abouti qu’à faire ressurgir les tensions qui avaient été mises de côté au moment des présidentielles et législatives.

Le problème du temps s’est posé aussi avec la réforme des rythmes. Celle-ci semblait acquise puisque sous le précédent ministre (Chatel) une large commission avait conclu à sa nécessité. Ensuite, l’attentisme a abouti au télescopage avec les élections municipales et les enjeux syndicaux. Autre retard : celui de l’élaboration des programmes avec la mise en place laborieuse du Conseil supérieur des programmes et la démission de son premier président. Enfin, la plus belle illustration est donnée par la conjonction de la réforme des programmes et du collège et en plus pour tous les niveaux, une année avant la fin du quinquennat. On y trouve la conjonction du retard et de la précipitation. D’une manière générale, les retards pris dans l’application de la loi ont accentué l’absence de lisibilité.

Mais, plus que tout, tout cela nous rappelle que le temps de l’éducation n’est pas celui du politique. Ministre de l’éducation n’est pas le poste plus facile, car il est difficile de voir les effets de son action. Les enfants qui sont rentrés au cours préparatoire en 2012 seront évalués dans l’année 2021 par le système PISA. Pas facile pour un personnel politique et des Français qui veulent des résultats immédiats…

De haut en bas

Et si la refondation était la dernière réforme de ce genre ? Car la question qui est posée par la refondation est aussi celle de la méthode utilisée pour la conduite du changement.

Dans notre pays centralisé et bureaucratique, nous fonctionnons toujours avec l’illusion d’une décision prise d’en haut et qui descendrait impeccablement jusque dans chaque salle de classe.

La réforme du Collège a combiné cette illusion avec l’autoritarisme. Le fait de publier le décret le lendemain d’une manifestation a été un handicap certain pour la suite.

Le paradoxe de cette réforme est qu’elle a donc été vécue comme l’expression d’une « prescription verticale » qui s’impose à tous alors que son enjeu était de redonner du pouvoir aux équipes dans les établissements.

Or, on le sait bien, beaucoup de changements se font « à bas bruit », loin du tintamarre des annonces ministérielles et des déclarations syndicales. L’enjeu pour l’avenir sera de (re)donner du pouvoir d’agir aux enseignants dans un cadre aux objectifs clairs.

Quels enjeux pour demain ?

Cette question de la gouvernance de l’Éducation nationale est peu abordée. Elle est pourtant essentielle. Car c’est toute la question de la conduite du changement et de la confiance envers les acteurs du système qui est posée.

Dans la campagne on s’est focalisé sur le mot très ambigu d’« autonomie ». Derrière beaucoup y voient la remise en cause de l’égalité républicaine et dénoncent tout ce qui pourrait accroître le pouvoir du chef d’établissement comme une « caporalisation » insupportable, une dérive managériale et une mise en concurrence

Toutefois on voit bien aussi que le système éducatif est trop bureaucratique. Ce système génère ses effets pervers : force d’inertie, faible adaptabilité aux situations locales, lourdeur des contrôles… Il contribue aussi à l’infantilisation et la déresponsabilisation des acteurs…

L’École gagnerait à être plus efficace. C’est un chantier difficile car il faut naviguer entre deux écueils, celui du conservatisme sclérosant et celui d’un libéralisme destructeur.

Le service public d’éducation est-il mortel ? Cette question pouvait paraître saugrenue il y a quelques années. Elle ne l’est plus. Le développement des écoles privées hors-contrat et le rôle croissant des fondations, l’idée du chèque-éducation, tout cela nous montre que ce qu’on croyait immuable peut demain être remis en question. Il faut bien sûr s’inquiéter et dénoncer la marchandisation de l’École. Mais on doit aussi comprendre que tout cela prospère sur la difficulté de l’École à s’adapter et à tenir ses promesses.

Pour rendre l’école plus juste, on ne peut pas se contenter de rafistolages sur un grand corps malade. Changer le pansement ou penser le changement ?

Philippe Watrelot, professeur agrégé de Sciences économiques et sociales Professeur en temps partagé, ESPÉ de Paris - Paris Sorbonne - Sorbonne Universités

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Le service militaire, objet de fantasmes politiques

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Exercice de formation initiale pour les élèves de Polytechnique. Jérémy Barande/Wikimedia, CC BY-SA Bénédicte Chéron, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

On n’en finit plus, dans cette campagne électorale, de débattre du service national obligatoire. Lors des primaires, à gauche et à droite, les candidats favorables à son rétablissement sous une forme ou sous une autre, ou à la fabrication d’ersatz du défunt service militaire, ont finalement été sortis. On se souviendra notamment du projet cocasse imaginé par Nicolas Sarkozy de confier les décrocheurs scolaires aux armées. The Conversation

Emmanuel Macron est venu remettre le sujet sur le tapis en présentant son programme pour la défense, le 2 mars dernier, à Paris. Il y a fait une annonce fracassante : rétablir un service national universel d’un mois encadré par des militaires et des gendarmes.

Objectif cohésion sociale

Un mois et quelques fluctuations langagières plus tard, on peine encore à savoir précisément ce que veut le candidat. En fonction des déclarations successives il s’agirait d’une conscription d’un nouveau genre, à mi-chemin entre un allongement de l’actuelle « Journée défense et citoyenneté », les fameuses « classes » qu’ont connues des générations d’appelés, et une formule raccourcie de l’actuel service militaire volontaire (SMV). Ce service volontaire est lui-même inspiré du service militaire adapté que les départements et collectivités d’outre-mer connaissent depuis 1961, et n’a aucune finalité militaire (les stagiaires ne touchent pas une arme).

Finalement, une seule certitude paraît se dégager : malgré un éventuel et rudimentaire apprentissage du maniement des armes sur lequel le candidat ne s’est pas clairement prononcé, ces jeunes Français n’auront pas vocation à combattre pour la nation. C’est donc bien d’abord un objectif de cohésion sociale qui est affiché.

À première vue, le projet a tout pour plaire, ce qui explique qu’il ait séduit un candidat sensible aux études d’opinion : les militaires sont aimés des Français, toutes les enquêtes le rappellent. Les militaires savent encadrer la jeunesse ; ils forment de jeunes soldats, même si on oublie trop souvent que s’ils sont compétents en la matière, c’est parce que toutes les règles inculquées sont orientées vers un but ultime : combattre efficacement.

Enfin, les interrogations sont nombreuses sur ce qui fonde notre vie nationale et collective. Or, en la matière, les armées rassurent : parce que les soldats consentent au sacrifice de leur vie, elles apparaissent – à tort ou à raison – comme un îlot de certitudes au milieu de débats politiques houleux et incertains. Tout cela vient s’ajouter à une mythologie de la conscription républicaine bien ancrée dans notre mémoire.

Une finalité combattante

Hélas, les réalités viennent souvent contrarier les mythes. Le service militaire obligatoire français n’a pas une histoire linéaire depuis la Révolution. Le degré de mobilisation des jeunes hommes français a fortement varié tout au long du XIXe siècle en fonction des nécessités militaires. C’est seulement parce qu’il y avait une finalité combattante que le service est devenu le creuset qui a marqué notre mémoire.

Sa systématisation après la défaite de 1870 n’a pas échappé à ce principe de réalité. Le premier objectif était bien de répondre à la menace prussienne. Parce qu’on pensait que seule une nation forte pouvait être à même de répondre à nos voisins belliqueux, l’idée de restaurer un corps social abîmé par la défaite et divisé par l’épisode communard a également été un objectif assigné au nouveau service universel et obligatoire. Mais la machine à intégrer à la citoyenneté ne fonctionnait, de fait, que parce que les appelés – bon gré mal gré – portaient effectivement les armes.

Après 1962, l’histoire du service national n’a été que celle d’un lent délitement dans un contexte où les appelés n’avaient plus vocation à se battre pour leur pays, notamment à cause du traumatisme de la guerre d’Algérie. L’objectif supérieur n’existait plus. En toute logique, le rôle secondaire de brassage social et de creuset pour la cohésion nationale s’est effrité. En 1996, lorsque Jacques Chirac annonce la suspension de la conscription, un garçon sur deux seulement fait encore son service.

Faire des citoyens ?

Vingt ans plus tard, Emmanuel Macron propose donc une formule nouvelle pour les 600 000 jeunes Français qui seraient appelés chaque année. Ce choix suppose une mobilisation massive des militaires : 15 000 encadrants seraient nécessaires, estiment certains. Au-delà même de la question des moyens, qui n’est pas négligeable, cette proposition repose sur une incohérence fondamentale.

Parce que la finalité ne serait pas militaire, il faudrait donc en choisir une autre : faire des citoyens ? Mais qu’est-ce que faire des citoyens ? L’école républicaine elle-même est empêtrée dans ce débat auquel nos responsables politiques ne semblent plus pouvoir apporter une réponse consensuelle. Qui déciderait des contenus théoriques délivrés pour faire de bons citoyens ? Parce que répondre à ces questions pour le seul service national renverrait à des enjeux collectifs bien plus vastes et devenus sensibles, faisons le pari qu’elles ne seraient pas posées, ou alors seulement de manière superficielle. Il faudrait au moins un quinquennat entier pour y répondre en profondeur.

Certificat du service militaire du 1ᵉʳ régiment de hussards parachutistes. Fantassin 72/Wikimedia

À l’arrivée, resterait donc un stage obligatoire d’un mois dans un cadre militaire, avec quelques activités utiles (l’apprentissage des premiers secours), des règles de vie collective qui ne peuvent faire de mal à personne et une découverte sommaire des enjeux de défense qui ne nuirait pas. Mais parce qu’aucune finalité ultime ne serait clairement affirmée, parce qu’aucun but supérieur ne viendrait donner du sens à cette expérience militaro-citoyenne, son caractère obligatoire sera inéluctablement, et à juste titre, un sujet de débat.

On pourra l’habiller avec de belles phrases, mais ceux qui y passeront seront forcément très inégalement convaincus et réceptifs parce que la seule communication n’a jamais été une arme efficace de cohésion nationale.

Faire la guerre et combattre

Enfin, on se priverait une fois de plus d’une réflexion réelle sur le rôle des armées au sein de la nation. S’il n’est pas figé, s’il a toujours évolué en fonction des circonstances, il a aussi toujours été ordonné à une fin non négociable : les militaires sont faits pour faire la guerre et combattre. Le pouvoir peut décider d’en user autrement, mais ce choix n’est légitime que s’il mobilise des effectifs marginaux ou s’il est limité dans le temps. Demander à un professeur de « faire du social » sans mettre en œuvre son cœur de métier (la transmission des savoirs) mène inéluctablement dans une impasse. Pourquoi en serait-il autrement des militaires ?

La proposition d’Emmanuel Macron vient heurter cette règle de base. Contrairement à ce qu’il a pu penser, en faisant cette proposition, le candidat ne rend pas justice à ce qu’il est convenu d’appeler « les valeurs militaires ». Il vient même prouver à quel point, homme de sa génération, il est victime comme tant d’autres d’une solide inculture en la matière.

Bénédicte Chéron, Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

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Le MuCEM, un écrin pour la nouvelle identité culturelle de Marseille

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Un musée qui fait le lien entre le passé et le présent de la ville. Pixabay, CC BY-SA Marie-Alix Molinié-Andlauer, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La ville de Marseille s’est dotée en 2013 d’un nouveau musée emblématique : le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM). En plus de son architecture iconique, le musée est en lien direct avec la ville de Marseille. Sa situation lui confère une position dominante face à la mer Méditerranée, tel un phare signifiant le rivage et répondant à la rive opposée. Il lie par la culture autant le nord et le sud de la Méditerranée que les quartiers nord et sud de la ville. The Conversation

La fermeture du Musée National des arts et traditions populaires, ou MNATP (musée pensé en 1937 par le muséologue français Georges-Henri Rivière, puis transféré à proximité du jardin d’acclimatation en 1972) en 2005 a permis au musée marseillais d’hériter de sa collection. Ainsi, il devient le premier musée national construit en dehors de Paris.

Ouvert le 7 juin 2013, le MuCEM s’intègre dans une double dynamique : la délocalisation des structures de la Culture, avec la création de lieux culturels dans la cité phocéenne (aujourd’hui la ville compte vingt-six musées) et l’indispensable restructuration urbaine du front de mer près de la Joliette, ancienne zone industrialo-portuaire de la ville.

Pour Marseille, le musée est une infrastructure indispensable, en tant que gage d’une « offre urbaine de haut niveau » qui resitue la ville à l’échelle européenne.

L’intégration de la dimension culturelle sur le territoire marseillais

L’identité culturelle de la ville de Marseille existe déjà, depuis le football avec l’équipe de l’Olympique de Marseille et son fameux stade Vélodrome, aux lieux remarquables (Notre-Dame de La Garde, le Vieux-Port, le Palais Longchamp, château d’If), en passant par la gastronomie provençale, ou encore des sites naturels exceptionnels (parc naturel des calanques, plages), sans oublier la gastronomie et la fameuse bouillabaisse.

La culture institutionnelle est bien ancrée sur le territoire marseillais. Elle est valorisée par le Ministère des Affaires étrangères et du Développement international qui a attribué à la région Provence Alpes Côte d’Azur d’un des « 20 contrats de destination » en juillet 2016, sous le nom « Les Arts de vivre en Provence ».

Cependant, les institutions muséales de référence vouées aux arts et aux sociétés sont plus clairsemées, bien que la ville de Marseille dénombre 26 musées.

La désignation de la deuxième ville française comme Capitale européenne de la culture en 2013 a impulsé de nouvelles dynamiques économiques, sociales et culturelles à la ville, déjà encouragées depuis 1995 par le projet d’aménagement urbain en deux volets « Euroméditerranée », le plus important d’Europe du Sud, impulsé par le processus de Barcelone.

En effet, le MuCEM fait partie des éléments structurants d’Euroméditerranée 1, espace urbain qui s’étend sur 311 hectares, et 2,7 kilomètres de front de mer façonnés par les grues et les esplanades en béton. Ce projet urbain de réaménagement du front de mer marseillais, qui valorise le paysage métropolitain de la ville de Marseille a été repensé en 2007 pour poursuivre les transformations au nord de la ville sur 170 hectares supplémentaires (Euroméditerranée 2). Ainsi l’ensemble du projet a généré 35 000 emplois, la création de plus d’1 million de m² de bureaux et de 18 000 logements neufs.

De plus, comme l’explique le rapport interministériel de 1998, l’intérêt de ce projet était de permettre à la ville de retrouver son dynamisme, en rayonnant à l’international par le prisme d’établissements culturels qui exercent un pouvoir d’attraction, pour les Marseillais, les habitants de la région PACA, les touristes (français et étrangers) et les entreprises.

Par conséquent, ce musée participe à un processus de visibilité et de rayonnement de la ville au-delà de ses frontières provençales.

De surcroît, le MuCEM s’inscrit parfaitement dans la demande initiale du processus de Barcelone qui souhaite faire de la Méditerranée un espace politique pacifié. Cette institution muséale se situe dans ce projet plus global « pour la Méditerranée dont il redessine l’horizon, désormais point de rencontre de ses deux rives ».

En effet, lors de sa construction, le musée s’est revendiqué comme étant un « pont », « un véritable trait d’union » entre les rives nord et sud du bassin méditerranéen. Il sera « un lieu de connaissances et d’échanges autour des enjeux du passé, du présent et du futur » de l’espace européen et méditerranéen.

Ainsi, en plus d’être un pont entre les rives du pourtour méditerranéen il incarne, par sa situation dans la ville, la jonction entre les quartiers nord et sud.

L’emplacement de cette infrastructure culturelle symbolise une des fonctions de la culture, la fonction sociale qui lie les individus entre eux, au-delà des clivages sociaux, culturels, territoriaux et économiques.

Instaurer un rayonnement supra-national

Par ailleurs, la stratégie d’implantation du MuCEM, au nord du Vieux-Port, tente d’impacter un public plus large, pour envisager un rayonnement supra-national (européen mais aussi méditerranéen). En effet, les infrastructures sont repensées pour accueillir un flux touristique important, que ce soit la gare Saint-Charles avec l’ouverture de la LGV en 2001 et qui a accueilli 10 885 000 voyageurs en 2015.

Autre atout, l’aéroport international Marseille-Provence à Marignane, qui a accueilli 8,5 millions de passagers en 2016, soit 2,6 % de plus qu’en 2015, témoigne de l’attractivité de la région à différentes échelles – 40,9 % du trafic aérien étant national et 59,1 % international. De plus, le Grand port maritime de Marseille, reliant la Corse et la Sardaigne puis le Maghreb (Algérie et Tunisie), a atteint les 2,5 millions de passagers en 2015, soit une augmentation de 3,3 % par rapport à 2014. S’ajoutent à cela les infrastructures autoroutières.

Marseille dispose de toutes les infrastructures nécessaires pour recevoir les touristes, visiteurs ou locaux.

L’institution muséale devient aussi un facteur de développement territorial et sociétal. La mission « Musées du XXIᵉ siècle » demandée par la ministre de la Culture, Audrey Azoulay et rendue publique en mars 2017 a permis de faire l’état des lieux des musées actuels et de questionner l’évolution de ces institutions qui tentent de faire sens autant sur les territoires, que pour les sociétés.

L’impact du musée

La création d’un musée s’accompagne d’un discours, souvent orienté vers l’expérience muséale unique que celui-ci pourra conférer au public, mais aussi d’un contenant iconique, de « starchitecture », lui conférant un statut de haut lieu culturel, patrimonial et par conséquent touristique, indispensable à visiter. Depuis une quarantaine d’années, le contenant (l’architecture même du musée) est devenu une caractéristique déterminante pour créer l’événement et attirer les visiteurs en ces lieux. En faisant appel aux architectes Rudy Ricciotti et Roland Carta pour la réalisation du bâtiment J4, l’institution a misé sur une architecture emblématique caractérisant le Marseille en devenir. Cette création ex nihilo est corrélée à la restauration du Fort Saint-Jean, un des trois bâtiments du site culturel (le fort Saint-Jean, le J4 et le Centre de conservation et de ressources).

Depuis son ouverture au public, le site du MuCEM a accueilli plus de 6,5 millions de visiteurs cumulés. Pour 2015 et 2016, le nombre de visiteurs était stable, (plus de 1,4 million de visiteurs), alors que de 2014 à 2015 la fréquentation a baissé de 26 %.

La restauration de ce fort incarnant le passé d’une ville défensive (construit à la demande de Louis XIV au XVIIᵉ siècle pour protéger la ville des attaques), et situé en zone transitionnelle entre la ville et le MuCEM, a été relié au J4, monument phare du site culturel et synonyme de renouvellement du paysage urbain.

Par cette mise en perspective, la ville de Marseille propose un dialogue entre son passé et son avenir, entre les temps et les espaces.

Ville et musée s’interpénètrent par cette entrée progressive dans un lieu consacré à l’art et la culture. Cette double dialectique est matérialisée par deux passerelles facilitant l’entrée dans le musée : le musée se veut inclusif, dans sa conception même. L’organisation architecturale du MuCEM démontre l’envie de créer du sens entre le contenant et le contenu, comme en témoigne le Centre de Conservation et de Ressources (CCR), conçu par Corinne Vezzoni, et véritable coulisses du MuCEM. Situé plus en retrait, il se caractérise par une politique toute en transparence et en ouverture.

Le MuCEM cherche à inclure ces territoires témoins du passé de la ville de Marseille et propose un éclairage sur les civilisations européennes et méditerranéennes. Le musée prend donc ici toute son ampleur : il influence l’échelle la plus locale, en dynamisant le territoire marseillais et son ancien front de mer désindustrialisé, jusqu’à l’échelle du bassin méditerranéen.

Marie-Alix Molinié-Andlauer, Doctorante en Géographie, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

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Innover pour une école à la fois plus juste et plus efficace

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L’innovation est devenue un thème majeur de l’école. Philippe Watrelot, ESPÉ de Paris

Deux rapports vont être rendus publics prochainement sur le thème de l’innovation. L’un a été confié au chercheur François Taddéi, à qui on a demandé de réfléchir à la recherche-développement en éducation dans l’enseignement scolaire et supérieur. L’autre est l’émanation des travaux du Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative, une instance créée en 2013 et que je préside depuis septembre 2016. Ce sera le 3e et ultime rapport qui sera rendu public lors de la journée de l’innovation qui se tient le 29 mars. The Conversation

L’innovation semble donc être devenue un thème majeur. Mais c’est aussi un mot piégé et même un repoussoir lorsqu’elle est vécue comme une injonction un peu vaine. L’enjeu est de sortir des pièges communicationnels et de construire une démarche d’innovation et d’expérimentation qui rassemble les enseignants et qui soit au service d’une ambition.

Les quatre pièges de l’innovation

1. L’innovant solitaire et rebelle.

La première difficulté tient à la manière dont l’innovant est trop souvent présenté à l’opinion publique par les médias. On y aime les belles histoires individuelles d’enseignants qui se dressent contre une administration qui les bloque et les empêche d’innover. La surmédiatisation récente de Céline Alvarez, est un des exemples les plus récents d’« héroïsation » de l’innovant. On peut même dire que les médias sont accros à l’héroïne…

Un enseignant innovant c’est bien, mais une équipe innovante c’est encore mieux ! Même s’il faut louer et encourager les « enseignants innovants », il est tout aussi important de mettre en évidence et d’analyser la dimension collective et institutionnelle qui permet aux projets de se développer, de se diffuser et de survivre à leurs initiateurs.

Par ailleurs, si l’innovation est une déviance, c’est surtout par rapport à des habitudes et des routines. La rébellion n’est pas forcément là où on pense la trouver. Innover, cela peut aussi tout simplement appliquer les textes officiels et se saisir des marges de manœuvre qu’ils contiennent.

2. L’innovation apanage du privé ?

Les médias ont souvent mis en avant des initiatives privées. Le développement récent des écoles hors-contrat nous donne à voir une très grande hétérogénéité des initiatives qui vont de méthodes centrées sur le développement de l’enfant à des dispositifs qui regardent vers le passé. Mais le point commun à toutes ces situations est qu’elles laissent entendre implicitement que le système public est incapable d’évoluer et d’accepter les expérimentations.

Cela amène une partie des enseignants à avoir une vision biaisée de l’innovation et à la refuser au nom d’une logique de défense du service public. Paradoxalement, cela laisse le champ libre à une logique marchande et élitiste car ces innovations médiatisées se développent sur certaines lacunes et les difficultés du service public. Il est indispensable de sortir de ce piège. C’est un des enjeux du rapport que nous présentons, d’affirmer et de montrer que le service public est capable d’innovations et d’expérimentations au service de tous et pas seulement de quelques-uns.

3. L’innovation : discours managérial ?

J’ai pu lire récemment dans une annonce qu’une académie X recrutait un « chargé de mission pour un incubateur de projets innovants ». On parle aussi souvent de « bonnes pratiques », un terme fréquent dans le management. Le vocabulaire associé à ce thème emprunte souvent au monde de l’entreprise. Pour certains enseignants, l’innovation ne serait alors qu’un terme à la mode, un élément de langage managérial.

Dans la suite logique de ce que nous évoquions plus haut, cela engendre une réaction de défiance et dans une phraséologie bien connue, cela va être lu comme un signe de la « marchandisation de l’École » et du développement des « pratiques néo-manageriales ».

Il ne faut pas le nier, c’est un discours technocratique et performatif que peut utiliser une partie non négligeable de la technostructure de l’Éducation nationale.

Du ménagement plutôt que du management… Le CNIRÉ souhaite qu’on évite ce piège d’un discours surplombant et de la rhétorique managériale sur les « bonnes pratiques » et préconise de privilégier les changements à « bas bruit » au sein de l’Éducation nationale.

4. L’injonction à l’innovation

« On le fait déjà », est en effet une des phrases qui revient souvent en réaction à ce qui est qualifié chez plusieurs enseignants d’« injonction à l’innovation ». Ceux-ci perçoivent le discours de l’administration comme un discours injonctif où on prescrirait un idéal qui méconnaîtrait la réalité du terrain et des pratiques enseignantes. Cela peut être vécu comme un discours culpabilisant au détriment de l’action quotidienne des enseignants engagés dans une « pédagogie ordinaire ».

Cette position doit être entendue et ne pas être cataloguée immédiatement comme relevant de la déploration enseignante et de la « résistance au changement » (autre terme piégé). Il s’agit de « moins prescrire l’idéal et mieux soutenir l’existant » pour reprendre une formule empruntée à Françoise Lantheaume.

Sortir des pièges

Il y a donc un ensemble de pièges qu’il faut éviter lorsque l’on parle de l’innovation. Celle-ci est trop souvent vue comme une injonction managériale ou la mise en avant d’individus ou d’expériences singulières relevant de l’initiative privée. Ceux-ci doivent être pris en compte pour refonder une démarche d’innovation et d’expérimentation et en faire une pratique commune et partagée.

Le Cniré a voulu se placer au cours de ses quatre années d’existence comme un observatoire des pratiques enseignantes plus que comme un prescripteur. Nous en ressortons avec la conviction que ce qui importe c’est autant la démarche de recherche que l’innovation en elle-même. Plutôt que de parler d’« enseignants innovants », il nous semble plus pertinent de parler d’enseignants ou de praticiens dans une démarche de recherche.

« Innover » n’est pas un but en soi mais une démarche au service de valeurs. On devrait, nous semble-t-il, parler plutôt de droit à l’expérimentation. Expérimenter, chercher ensemble, s’évaluer, plutôt qu’à tout prix innover…

Pour cela, et c’est une autre conviction, la formation est indispensable. La réflexivité, le travail en équipe, le partenariat, l’écriture professionnelle, le lien avec la recherche pourraient être plus présents dans la formation initiale. Mais la formation continue est encore plus importante. Il faudrait développer une logique du développement professionnel fondée sur une programmation des activités de formation partant des besoins et des problèmes rencontrés par les enseignants dans leur travail au quotidien.

Cette conception du développement professionnel, au service d’une innovation et d’une expérimentation au plus près des besoins des élèves, pourra le mieux s’exprimer et se programmer dans le cadre d’un établissement formateur et intégrateur.

Car la troisième conviction issue de nos travaux est que l’établissement est le lieu le plus adéquat pour favoriser l’innovation et lutter efficacement contre les inégalités. C’est à ce niveau que peuvent se construire des espaces de formation et de travail coopératif que nous souhaitons voir se développer. Cela suppose aussi une évolution de la gouvernance de l’éducation nationale qui aille vers une plus grande autonomie des équipes.

Innover pour quoi faire ?

Mais c’est une autonomie encadrée qui ne peut s’inscrire que dans des finalités clairement énoncées. Le titre donné à ce troisième rapport du Cniré est « Innover pour une école plus juste et plus efficace ». L’accord s’est fait très vite sur cet impératif. On ne peut plus s’accommoder d’une situation qui fait de l’École française une école inégalitaire où l’origine sociale joue un rôle si déterminant dans la réussite éducative.

Nous voulons améliorer notre École pour qu’elle puisse travailler plus efficacement au service de la réussite de tous les élèves. C’est parce que la lutte contre les inégalités doit être la priorité absolue qu’il faut innover et construire une école plus efficace.

Philippe Watrelot, professeur agrégé de Sciences économiques et sociales Professeur en temps partagé, ESPÉ de Paris

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

« École et République » : cinq « faire » au feu (6)

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Qu’est ce qu’un bon prof ? Francois Guillot/AFP Bernard Hugonnier, Collège des Bernardins ; Gemma Serrano, Collège des Bernardins et Philippe Watrelot, ESPÉ de Paris

Ce texte est issu du colloque conclusif « Scénarios pour une nouvelle école » organisé le 23 juin 2016, suite à deux années de réflexion du séminaire « École et République » du Collège des Bernardins qui se proposait d’analyser la relation entre l’école et la République. Le colloque était organisé par Bernard Hugonnier et de Gemma Serrano, co directeurs du séminaire. Nous allons publier une série de huit articles sur le sujet. The Conversation

*Par Philippe Watrelot, professeur agrégé de Sciences économiques et sociales Professeur en temps partagé à l’ESPÉ de Paris ; intervenant au colloque conclusif du séminaire « École et République » du Collège des Bernardins *

En 2010, je rédigeais sur mon blog un texte avec pour titre « Qu’est-ce qu’un bon prof ? ». Depuis, dans les statistiques du site, c’est l’article le plus consulté !

Même si on ne peut pas exclure que ce texte dise des choses intéressantes, c’est surtout la preuve que cette question interpelle. Tout le monde a un avis là-dessus, jeunes et vieux, en se basant sur les bons ou mauvais souvenirs de son expérience scolaire. Si vous avez des enfants de tous âges dans votre entourage, faites l’expérience. Posez la question et vous aurez toujours des réponses intéressantes et même des débats passionnés !

Approfondissons aujourd’hui la question : qu’est-ce qu’un bon prof pour demain ?

Je ne suis pas un chercheur ni même un « expert ». Je suis enseignant et formateur et simplement un praticien qui réfléchit et qui considère que son métier doit évoluer. Pour moi, l’enseignant de demain devrait orienter son action dans cinq directions.

« Faire apprendre »

L’enseignant ne peut plus aujourd’hui considérer que la « classe » et l’élève sont un vase qu’on remplit. Le modèle transmissif de « l’empreinte » où on voit le cerveau de l’élève comme une « cire molle » trouve très vite ses limites.

Suffit-il que l’« apprenant » écoute attentivement un exposé magistral pour mémoriser et se resservir ensuite de ce qu’il a appris ?

Tous les élèves n’ont pas le même rapport au savoir et n’ont pas non plus le même profil d’apprentissage. Et l’enseignant, s’il doit bien sûr maîtriser les savoirs savants et l’excellence académique, doit surtout être un spécialiste du « faire apprendre ».

Cela signifie que pour être professeur, on doit avoir une connaissance de ce que sont les mécanismes de l’apprentissage, les principales théories qui y sont rattachées pour comprendre ce qui peut éventuellement bloquer ou empêcher un élève d’apprendre.

Pour se prémunir aussi contre la naturalisation de la difficulté scolaire (« il n’est pas doué », « il ne fait pas assez d’efforts ») il faut également avoir conscience des déterminants sociaux qui agissent dans le rapport à l’école.

Cela suppose aussi qu’on soit capable d’évaluer avec les outils les plus appropriés les apprentissages en train de se faire et qu’on ait la capacité de différencier sa pédagogie pour apporter une aide et de l’accompagnement à chacun. Car la « classe » n’existe pas, du moins comme un tout homogène.

« Faire la classe »

En revanche, savoir gérer une classe est une compétence indispensable. Même si la maîtrise des contenus enseignés peut contribuer à donner de l’autorité et de l’assurance, cela passe aussi par la nécessité de réfléchir aux questions d’autorité et à la nécessité de fixer un « cadre » pour les apprentissages et l’apprentissage de techniques destinées à anticiper et gérer d’éventuels conflits.

Faire la classe, c’est aussi proposer des dispositifs et des supports variés pour combattre un éventuel ennui des élèves et offrir aussi par ce biais des opportunités différentes d’apprendre.

Mais toutes les techniques et tous les dispositifs ne se valent pas. Ils doivent être aussi évalués sous l’angle des valeurs que l’on veut privilégier dans la classe.

On peut construire une classe avec des valeurs de compétition ou au contraire avec des valeurs de coopération. Cela suppose une réflexion plus globale sur la déontologie et sur les valeurs de la République.

« Faire équipe »

L’image de l’enseignant est associée à un exercice solitaire du métier. On est seul dans sa classe et on est supposé être le seul concepteur de son cours et de ses supports. Cette vision est en train d’évoluer.

Dans toutes les disciplines d’enseignement, on trouve aujourd’hui des pratiques de mutualisation plus répandues qu’avant, notamment grâce aux réseaux sociaux. Le travail en équipe devient donc un atout pour une plus grande efficacité et favorise aussi souvent une posture réflexive sur son propre travail.

L’équipe peut prendre différentes formes : l’équipe enseignante et éducative autour d’une même classe est la forme la plus répandue.

La coordination des actions, l’échange d’informations, l’aide et l’accompagnement, l’orientation, l’innovation… sont autant de domaines où le travail d’équipe est nécessaire. Et celui-ci s’apprend.

« Faire alliance »

Un établissement scolaire n’est ni une citadelle, ni un « sanctuaire ». De nombreux travaux ont montré qu’une des clés de la réussite des élèves était l’attitude positive des parents à l’égard de l’école.

Les enseignants doivent donc être capables de construire des relations avec les parents, de « faire alliance » avec eux pour favoriser la réussite. Il en est de même avec les partenaires avec lesquels l’école est en contact.

Il s’agit aussi bien des collectivités locales dans lesquelles les établissements sont insérés, que des services sociaux voire de police ou de justice.

Le partenariat peut aussi s’exprimer avec le monde économique ou culturel ou encore le monde associatif. Là aussi, ces démarches supposent un apprentissage et une formation initiale ou continue.

« Faire évoluer sa pratique »

On n’est jamais formé une fois pour toutes. Il importe de sans cesse analyser sa pratique, d’avoir du recul et de se mettre dans une posture réflexive.

C’est particulièrement vrai au début et c’est la raison pour laquelle, la formation se fait en alternance. Mais cela reste une nécessité tout au long de sa carrière. C’est pourquoi on doit plutôt penser la formation comme un continuum que comme une période spécifique.

Les compétences listées dans le référentiel se construisent au long cours et il serait illusoire de penser qu’on les maîtrise toutes à l’issue de l’année de stage.

C’est parce qu’on est dans cette posture de recherche permanente qu’on ne cesse de lire et d’échanger sur les questions pédagogiques, que l’on peut aussi « innover ».

Se mettre dans une logique de recherche et d’expérimentation, formuler des hypothèses, produire soi-même des travaux de recherche est donc indispensable.

Et si nous étions tous, au sens plein du terme, des « enseignants-chercheurs » ? Car finalement, un enseignant innovant ce serait d’abord un enseignant qui considère que rien n’est jamais acquis et qui est capable de se remettre en question.

Bernard Hugonnier, Professeur en sciences de l’éducation, Institut Catholique de Paris, Co-directeur du séminaire de recherche Ecole et république, Collège des Bernardins ; Gemma Serrano, co directrice du séminaire de recherche Ecole et république du Collège des Bernardins ; professeur de Théologie à la Faculté Notre-Dame, Collège des Bernardins et Philippe Watrelot, professeur agrégé de Sciences économiques et sociales Professeur en temps partagé, ESPÉ de Paris

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Les nouvelles astuces pour vendre plus « vert »

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Plastique (couleur) vert. Shutterstock François Allard-Huver, Celsa Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Vos diesels polluent trop ? L’huile de palme plombe vos ventes ? Les œufs de vos fournisseurs n’ont plus la cote ? Vos centrales thermiques contribuent trop au réchauffement climatique ? The Conversation

Pour faire oublier aux consommateurs ces accrocs, quelques astuces – que les mauvaises langues qualifient de « greenwashing » voire d’« écoblanchiment » – peuvent permettre d’assurer un beau bilan commercial, à défaut d’un beau bilan carbone.

Après plusieurs années de repli, ces pratiques qui lavent plus vert sont de retour et ont su se faire une place de choix dans les stratégies commerciales et publicitaires des marques et des entreprises.

Ce fut particulièrement le cas au moment de la COP21, cette grand-messe climatique organisée par les Nations unies fin 2015 ; le greenwashing ne manqua pas de s’inviter au cœur des négociations, malgré quelques tentatives de dénonciation.

Ces stratégies visant à verdir les produits sont tout particulièrement utilisées dans le design des produits, l’emballage ou encore les arguments publicitaires. Petit tour d’horizon.

Du vert ou du bleu

Première astuce cosmétique, il suffit de changer l’emballage de votre produit en adoptant les couleurs qui sont le plus souvent associées au développement durable, soit le vert et le bleu.

Le vert est une couleur de choix, passée de couleur honnie au théâtre à celle universellement associée à l’écologie, comme le rappelle l’historien Michel Pastoureau. D’un point de vue sémiotique, il ne s’agit que d’un changement d’apparence : pas besoin de modifier le fond et donc les pratiques, même si vous pouvez accompagner ce glissement par quelques messages ciblés. Par exemple, changez votre logo, mettez quelques salades au menu, et vous passerez du statut du champion de la malbouffe à celui d’échanson de la consommation responsable.

La touche de vert peut être minime : dans le greenwashing, pas besoin d’en faire beaucoup pour s’en vanter un maximum. Attention cependant à ne pas abuser des mots « verts » ou « éco » car la sanction peut s’abattre sous la forme d’un buzz négatif, comme ce fut le cas pour Henkel avec sa lessive Le Chat.

Un nom dans l’air (pur) du temps

Fini l’ère des noms en « OO » comme Wanadoo, Yahoo ou Google qui permettaient automatiquement de rendre votre marque cool. L’ère est aux « éco », « cloud », « pure », « blue », « green » et surtout au « nature » et au « bio ». Un ressort efficace de votre communication quasi-durable qui ne coûte pas cher !

Il suffit ainsi de mentionner que votre lessive est « éco » – même si elle n’a pas l’éco-label européen, que votre yaourt est « bio » même s’il ne contient pas de fruits bios ou que votre jambon est « 100 % naturel » même s’il ne l’est que vaguement et qu’il est bourré de produits chimiques.

Un beau label (qu’on a inventé soi-même)

En associant une palette de couleurs plus « green » et un nom à consonance « éco », vous pourrez créer et vous attribuer un label fabriqué de toutes pièces. Pas besoin en effet de se faire labelliser par une ONG ayant pignon sur rue, de faire de vrais efforts, de passer vos produits au crible d’une batterie de tests. Ou bien encore de devoir baisser les émissions toxiques de vos moteurs… comme le pratiquent les constructeurs automobiles qui sont les spécialistes des labels autoproduits : Renault avec son Eco, une belle couleur verte et une feuille qui rappelle la nature, ou la variante « bleue » avec le Bluemotion de Volkswagen.

Attention cependant à ne pas vous faire attraper lorsque vous « bidouillez » vos tests car la sanction pourra être plus que communicationnelle et la note lourde.

Si vous ressentez cependant le besoin de vous faire labelliser par un organisme extérieur au-dessus de tout soupçon, comme WWF ou Max Havelard, sachez tout de même que ce type de label ne vous met pas automatiquement à l’abri des tactiques de certaines ONG, comme Greenpeace.

Un produit « sans », c’est toujours bien

Pour plaire, il faut savoir également se départir de certains composants qui n’ont plus la cote. Le gouvernement interdit le Bisphenol À ? N’hésitez pas à bien indiquer que vos produits n’en contiennent pas, sans en dire trop sur les substituts, parfois pires et aux effets méconnus.

Pour ce qui concerne les cosmétiques, n’hésitez pas à indiquer les mentions « sans parabène, sans parfum, sans conservateurs » pour pouvoir utiliser par la suite d’autres ingrédients ayant le même effet mais n’entrant pas dans la catégorie concernée.

Dans la même veine, vous pourrez dire qu’aucun animal ne rentre dans la composition de vos cosmétiques tout en continuant à les tester sur des animaux. Tout est dans la sémantique.

Cette astuce n’est cependant pas sans risque. Et EDF s’est ainsi vu sanctionné pas moins de trois fois pour avoir eu recours à des abus de langages et autres éléments trompeurs dans ses communications. La dernière condamnation portait sur l’association subtile de l’image d’une centrale nucléaire à celle d’une cascade, promettant une énergie « 98 % sans émission de carbone »… oubliant ainsi de préciser qu’elle comprend 100 % de déchets nucléaires.

Faire peu, s’en vanter beaucoup

L’ère du greenwashing est au « moins, c’est mieux ». Même si vos actions « environnementales » ont un impact limité, voire inexistant, il ne faut pas hésiter à construire toute votre campagne de communication sur ces petits exemples.

Si vous parvenez ainsi à intégrer la somme folle de « 4 % de piles recyclées » dans vos piles rechargeables, n’hésitez pas à parler de « super-pouvoirs » et à vous permettre un beau design bleu vert et le label (auto-attribué) « EcoAdvanced ».

Par ailleurs, si vous vendez quelques vêtements contenant un peu de coton « conscient » dans vos magasins, n’hésitez pas à vous affirmer en marque éco-responsable, sans trop avancer de chiffres. Vous veillerez, bien sûr, à panacher l’ensemble des astuces et ne pas hésiter à les combiner les unes avec les autres pour maximiser les effets !

Et si vous souhaitez renoncer au greenwashing, les travaux coordonnés par Thierry Libaert sur La Communication environnementale, et l’ouvrage de Yonnel Poivre-Le Lohé, De la publicité à la communication responsable, pourront vous sans aucun doute vous (éco)inspirer.

François Allard-Huver, Chercheur associé en communication, Celsa Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Pour un activisme numérique citoyen

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Project Chanology, 2010 : manifestation contre la Scientologie. Anonymous9000/Wikipedia, CC BY Michel Puech, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La crise du politique institutionnel est évidente, partout dans le monde. La fonction de la révolution numérique dans cette crise est double : le numérique participe aux causes de la crise et il contient les potentiels de sa solution. The Conversation

Le phénomène des civic tech, les applications de citoyenneté numérique, se situe a priori du côté des solutions (voir une étude de la Knight Foundation). Mais ce n’est pas si simple car les civic tech sont impactées par l’ambivalence des problèmes et des solutions dans les technologies actuelles. Je propose de distinguer les formes « descendantes » (top down) de participation numérique aux institutions et les formes « remontantes » (bottom up) d’activisme numérique disséminé.

Initiative « montante » ou « descendante » ? W.N. Bishop/Flickr, CC BY-NC

Partons de l’ordinaire : les clics quotidiens de l’utilisateur lambda. Cette multitude de microactions disséminées sur des milliards d’ordinateurs et de téléphones est la seule et vraie source de la puissance des acteurs géants du numérique. Elle est aussi l’origine du nouveau système de valeurs : l’accès, l’immédiateté, la désintermédiation, la transparence, le pluralisme, l’informel.

Internet a généré ses institutions

Tout aussi importante que la désintermédiation marchande, une désintermédiation institutionnelle est en cours. Le succès d’Internet lui-même n’est pas passé par des voies institutionnelles. Internet n’a été voulu ni par des gouvernements ni par l’ONU ou quelque institution que ce soit. Internet a généré ses propres institutions.

Or, la civic tech telle qu’on en parle est prioritairement un enjeu de communication institutionnelle, autour d’un projet descendant de participation citoyenne. Tout comme pour le fiasco des [« conférences de citoyens »]](https://fr.wikipedia.org/wiki/Conf%C3%A9rence_de_citoyens) en France, ces initiatives ne prennent pas en compte la distinction entre le « participatif », qui reste intra-institutionnel et en dernière analyse se ramène trop souvent à de la communication politicienne (les « conseils de quartier » de nos mairies), d’une part, et d’autre part le « collaboratif », qui démarre hors institutions (même s’il peut s’y intégrer de manière remontante comme l’a montré Elinor Ostrom). Le logiciel libre et Wikipedia sont les modèles et les preuves du collaboratif numérique, à l’intérieur de la preuve massive que constitue en lui-même Internet.

Monétiser le collaboratif

Les acteurs commerciaux captent cette nouvelle valeur pour la « monétiser ». Facebook ou Twitter ne peuvent pourtant pas incarner une véritable citoyenneté civique, pas seulement à cause de leur objectif final qui est financier (d’où détournement commercial systématique), mais à cause des effets de « bulles de filtre » décrits par Eli Pariser (création de microcommunautés fermées sur leur idéologie et ses confirmations, tout le contraire d’un espace public citoyen). Derrière ces géants du « collaboratif monétisé » courent des milliers de start-up.

C’est ici que nous retrouvons, comme clients, les acteurs publics, les institutions, les politiciens. Il est d’autant plus facile de leur « vendre » une application miracle de civic tech qu’ils ne connaissent ni ne comprennent le monde du numérique.

Sur les bureaux officiels il n’y a pas d’ordinateur, alors qu’il y en a un sur le bureau de tout le monde, au travail comme à la maison. Un ancien candidat à la plus haute fonction de l’État en France ignore ce qu’est Le Bon Coin : ni lui, ni personne de sa connaissance n’utilise ce type de désintermédiation commerciale et, en un sens, citoyenne. Il ne faut donc pas s’étonner que les initiatives institutionnelles de civic tech ressemblent aux autres actions d’« ouverture participative », descendantes et parfois condescendantes, ni qu’elles conduisent aux mêmes échecs.

Des « applis » dans un univers centralisé

On est encore dans la logique du Minitel, centralisé et en fonctionnement client/serveur, une logique que les « applis » sur smartphone tendent à reproduire. Les applis de civic tech doivent être analysées en termes de « substituabilité robuste » : est-ce qu’avec des outils simples, ouverts et déjà disponibles, je ne pourrais pas faire la même chose ? Pour signaler par exemple les anomalies de voirie avec une photo géolocalisée, un numéro de téléphone recevant les SMS ou une adresse mail suffisent et fonctionneront mieux qu’une appli dédiée de civisme municipal.

Pour mettre en ligne un dossier d’aménagement avec un forum de commentaires et de questions/réponses, et bien entendu une consultation citoyenne, un appel à idées, etc., le Web et le mail suffisent, nul besoin de créer un mini-Facebook cantonal ou départemental.

Paternalisme numérique

Les outils simples que nous utilisons déjà permettent un civisme numérique actif remontant, au moins équivalent aux civic tech dédiées – City2Gether, GOV, Réinventons nos territoires, Fluicity, Neocity, TellMyCity, Vooter … « Offrez à vos administrés l’outil dont ils ont besoin », slogan de l’une de ces applis, donne une idée du paternalisme numérique qui les inspire. Ils n’ont pas la forme d’authenticité qui correspond aux nouvelles sensibilités sociétales, celle du collaboratif authentique.

Alors que nous avons déjà les outils d’une civic tech remontante : les mails par lesquels nous échangeons des liens vers des textes ou des vidéos, les infos rapides et discrètes par SMS dans les mouvements de résistance civique, les fuites dues aux lanceurs d’alerte civiques, les forums ouverts et les sites Web que chacun peut créer en quelques minutes, tout ce que le chercheur Jonathan Zittrain appelle la générativité d’Internet (soit la capacité à produire un changement non anticipé à partir des contributions non filtrées de publics larges et diversifiés).

 Une proposition de « citoyenneté algorithmique »

Alors, pourquoi cette solution à la crise du politique ne déploie-t-elle pas toute sa puissance ? Parce qu’il nous manque la culture du civisme numérique, une éducation et un système de valeurs qui doivent être développés activement, volontairement, en se détournant des médias institutionnels certes mais pas pour se réfugier dans les bulles monétisées de médias numériques qui sont tout aussi institutionnels et « descendants », et moins encore pour jouer cinq minutes avec un gadget paternaliste : en créant au contraire un activisme numérique citoyen avec les moyens simples et robustes dont tout le monde dispose aujourd’hui.

Michel Puech, Associate Professor, Philosophy (ethics of technology, modernity, wisdom), Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Savoir persuader : les concours d’éloquence dans l’enseignement supérieur français

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Polyhymnia, muse de l’éloquence, par Simon Vouet. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Polyhymnia,_Muse_of_Eloquence_by_Simon_Vouet.jpg Juliette Dross, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

« Être deux, est-ce déjà trop ? » Ce 10 mai 2016, à la Bibliothèque Nationale de France, devant le public venu nombreux assister à la finale du concours d’éloquence de Sorbonne Universités, Victor Pourcher va défendre l’affirmative. Oui, être deux, c’est déjà trop. Non qu’il en soit nécessairement convaincu, mais parce que c’est le jeu : faire un discours sur un sujet imposé en défendant une thèse qui l’est tout autant. The Conversation

La voix assurée, le regard droit, l’étudiant en lettres se lance et rompt le silence. Avant d’être sélectionné pour la finale, le futur lauréat du concours 2016 a bataillé ferme : deux tours, deux discours devant des jurys attentifs tant au fond qu’à la forme, tant à l’argumentation qu’à la « performance ». Des heures de travail, de composition, de recomposition, de décomposition… À quelle fin ? Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?

Apparemment oui, si l’on en juge au succès du concours. Malgré les moments de découragement, malgré les montées de stress et la possible déception de ne pas être lauréat, les étudiants qui se sont lancés dans l’aventure sont dans leur grande majorité enthousiastes.

Redonner sa place à l’oral

Pourquoi cet engouement pour l’art oratoire et les concours d’éloquence ? La réponse tient à un constat simple : l’enseignement est, en France, centré autour de l’écrit. La part de l’oral est réduite au minimum, l’important étant de savoir exposer ses idées… sur le papier, dans le cadre très formel de la dissertation. Ce qui est avant tout évalué dans cet exercice roi de l’enseignement, c’est la capacité à argumenter, à organiser sa pensée… mais en aucun cas l’aptitude à parler.

Or, être maître dans l’art de la dissertation ne signifie pas être un orateur hors pair, loin s’en faut, et les étudiants ne s’en rendent que trop compte. Ce n’est pas parce que vous savez écrire que vous allez savoir persuader un employeur potentiel de votre valeur, convaincre votre responsable du bien-fondé de votre décision ou tout simplement défendre vos idées dans une discussion entre amis. Au-delà du raisonnement et de l’argumentation, la persuasion exige un discours incarné par un orateur et tourné vers un auditoire.

C’est pour combler ce manque et répondre à cet enjeu que se développent dans les universités et les grandes écoles françaises des formations à l’art oratoire et des concours d’éloquence. À Sorbonne universités, par exemple, le concours « Fleurs d’éloquence » est précédé d’une formation assurée tant par des universitaires spécialistes du discours que par des professionnels de la parole (avocats, comédiens), qui exposent aux étudiants les préceptes et les techniques d’un art vieux de 2 500 ans : la rhétorique, ou « l’art de persuader ».

L’art de la rhétorique

Dès l’Antiquité, les rhéteurs, ces spécialistes du discours persuasif, ont perçu l’importance de la maîtrise de la parole. Ils ont distingué cinq parties de la rhétorique, en montrant qu’elles étaient indissociables :

  • l’invention, ou recherche des arguments et du « fond » du discours

  • la disposition, ou organisation du discours

  • le style

  • la mémoire, ou art de la mémorisation

  • l’action enfin, ou capacité à incarner son discours (gestuelle, voix, intonation, etc.)

Cette classification, pour être ancienne, n’a rien de poussiéreux. Elle a fait ses preuves pendant plus de deux millénaires, et les grands orateurs du XXIe siècle suivent, dans ses grandes lignes, ce modèle. Car au-delà des subtilités théoriques, il souligne un point essentiel : le fond est indissociable de la forme.

L’invention, la disposition et même le style n’ont de force que s’ils s’incarnent dans une action puissante. À rebours, l’action ne saurait donner vie à un discours creux, dépourvu de contenu solide.

Comment déterminer les points forts de son discours ? Quels arguments privilégier ? Comment organiser son discours ? Comment le prononcer et l’incarner ? Quel style adopter ? Autant de questions qui sont au cœur de la formation à l’art oratoire.

Ethos, pathos et logos

Plus fondamentalement, même, la rhétorique définit ce qui est au cœur de l’acte persuasif, à savoir les moyens de persuasion. C’est Aristote qui, le premier, montre que la persuasion repose sur trois moyens techniques (ou « preuves »), élaborés par l’orateur : l’ethos, ou l’image que l’orateur construit de lui-même par son discours ; le pathos, ou la capacité à soulever les émotions de son auditoire ; le logos enfin, preuve objective, qui correspond à la partie rationnelle du discours, à la persuasion par le raisonnement et l’argumentation (logos signifiant, en grec, à la fois raison et discours).

Là encore, cette définition est déterminante pour qui veut apprendre à persuader : elle rappelle qu’on ne saurait persuader en se contentant d’argumenter. L’image que l’orateur donne de lui-même dans son discours et sa capacité à soulever les émotions sont tout aussi importantes que l’argumentation stricto sensu, pourtant tellement mise en avant dans l’apprentissage français. Les Churchill, de Gaulle, Badinter ou Obama sont là pour le rappeler : un bon discours est un discours qui s’incarne et qui fait vibrer, et non un discours qui se contente de démontrer.

Si la rhétorique est à l’honneur depuis longtemps dans les facultés de droit, les écoles du barreau ou les Instituts d’études politiques, elle a longtemps été plus discrète dans les autres disciplines. Pourtant, la maîtrise de la parole, certes nécessaire lorsqu’on se destine à la carrière juridique ou politique, n’est pas moins importante dans les autres domaines. C’est pourquoi l’on assiste depuis quelques années à un rattrapage dans les universités de lettres et sciences humaines ou dans les établissements scientifiques.

Divers par leur horizon, leur niveau d’étude ou leur spécialité, les étudiants sont formés à une éloquence généraliste et acquièrent ainsi des outils précieux tant pour leurs études que pour leur vie professionnelle : la capacité à persuader est décisive pour réussir un oral de concours, un entretien d’embauche ou une présentation.

Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des cadres brillants gênés dans leur vie professionnelle par cette difficulté à prendre la parole et à être persuasifs. C’est pourquoi ces formations à l’art de convaincre se développent également dans le cadre de la formation professionnelle : le coaching en art oratoire a la cote auprès des dirigeants d’entreprise.

Finalement, au-delà du cadre universitaire ou professionnel, la formation à la rhétorique relève d’un objectif plus largement citoyen. Connaître les techniques de la persuasion, c’est aussi être capable de faire le tri dans les discours que l’on entend. Aristote l’affirmait déjà : s’il est utile de savoir défendre un point de vue comme son contraire, ce n’est pas pour faire un mauvais usage de la parole et imposer n’importe quelle valeur, mais pour être capable de réfuter un raisonnement fallacieux. Autrement dit, la formation à l’art oratoire est un outil majeur permettant d’affûter le sens critique.

De manière complémentaire, les exercices rhétoriques contribuent à l’ouverture intellectuelle de ceux qui s’y prêtent, en les contraignant à défendre – donc à comprendre – des arguments qui ne seraient pas spontanément les leurs, dans une démarche dialectique.

 Éducation d’Alexandre par Aristote, gravure de Charles Laplante. Wikimédia

Certains diront peut-être que l’on forme des sophistes et que l’on initie la jeunesse à ce qui n’est qu’un art de tromper. Le débat n’est pas nouveau. Il fait rage, en réalité, depuis la naissance de la rhétorique, au Vᵉ siècle av. J.-C.

Pourtant, il serait réducteur de rejeter la rhétorique et de refuser de l’enseigner au prétexte qu’elle pourrait être mal utilisée par les futurs orateurs. Les discours délétères se portent bien en ces temps de populisme galopant : si les citoyens ne savent pas les analyser ou les réfuter, ils ne seront que plus dangereux.

Juliette Dross, Maître de conférences en langue et littérature latines, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Managers, révisez la leçon de leadership de Driss dans « Intouchables » !

Stéphane Viglino, Grenoble École de Management (GEM) ; Benoit Aubert, Groupe IGS et Dominique-Anne Michel, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

C’est l’histoire d’un homme riche, cultivé et tétraplégique qui n’aimait pas qu’on le regarde comme un handicapé. C’est l’histoire d’un homme au chômage, de milieu modeste, et qui va se retrouver presque malgré lui « assistant de vie » du premier. Berlioz, le compositeur, le premier l’écoute, le second y habite : c’est son quartier.

Driss (Omar Sy) va aider Philippe (François Cluzet) à se libérer de ses contraintes, à avancer malgré le fauteuil roulant, à envisager sa vie de manière plus positive pour se (re)mettre à faire des choses qu’il ne faisait plus. Inspiré de Second souffle, le livre autobiographique de Philippe Pozzo di Borgo, le film Intouchables raconte la rencontre de deux personnes que tout oppose, mais qui vont vivre une relation hors du commun.

Et si le deuxième plus gros succès de l’histoire du cinéma français, avec près de 20 millions d’entrées, poursuivait son chemin pour inspirer les managers ? Et si nous retournions la caméra pour envisager les choses autrement ? Et si nous considérions Driss comme le leader, le manager d’un collaborateur, certes tétraplégique, mais qui devra avancer quand même ?

Histoire de faire une autre lecture : celle d’une personne inspirante, lumineuse, éclairant la vie d’une autre personne qui va se mettre en mouvement. Que fait-il de si particulier pour que « l’autre » se mette « en mouvement », pour qu’il accepte ou décide d’être malgré tout plus actif, vivant et positif ? Y aurait-il un « Driss effect » ?

D’abord une question de différences…

La scène du recrutement, au début du film, va nous renseigner sur un des ingrédients souvent essentiels d’une relation professionnelle, qui produit des effets inattendus et au-delà des espérances : cette fameuse diversité. Dans cette scène, on assiste à un défilé de candidats aux réponses attendues, convenues, molles, voire vides.

On rit en regardant ces postulants « propres sur eux », avec tous les diplômes requis. Mais on sent bien qu’ils ne feront pas l’affaire parce qu’ils sont faux, sans vie, sans authenticité, sans vérité. Si Philippe se met à nouveau « en marche », c’est probablement d’abord parce qu’il a choisi quelqu’un pour le questionner, l’interroger, l’interloquer, le surprendre, le déstabiliser, même.

Ce sera Driss, un individu très différent de lui – pas uniquement par sa couleur, ses origines ou son look, mais aussi et surtout par ses manières de penser, d’envisager les choses ou d’agir. L’un est calme, posé, cérébral, l’autre est énergique, impatient, physique. Ce mélange détonant des attitudes, des comportements, cette mixité de la pensée, des manières de faire, va devenir un moteur. C’est parce qu’ils sont différents qu’il se passe quelque chose entre eux et quelque chose de bon, de bien.

… mais surtout d’attitude

La logique, la capacité d’analyse, la vision stratégique sont des qualités importantes pour un manager. Évidemment, un leader devra savoir organiser, réfléchir. Bref, le fond est essentiel. Mais que dire des qualités émotionnelles, humaines de ces meneurs d’hommes ? Driss y apporte une réponse franche, nette et sans équivoque.

Un manager est avant tout un être humain qui vit, incarne ce qu’il pense, ce qu’il dit. Quand il propose à Philippe de vivre moins sérieusement, de s’amuser, il se met lui-même à danser à la fin de la fête d’anniversaire. Cette scène devenue mythique, où l’on voit Omar Sy se déhancher sur Earth, Wind and Fire, exprime à sa manière les bienfaits d’un management enthousiaste.

Tous les convives ont envie de faire la même chose, chacun se lève et va suivre, imiter ce manager qui « mouille la chemise » sans retenue. On pourra ici parler aussi de management incarné, où le corps est en parfaite harmonie avec les mots, le discours… C’est vrai que « ça sonne plus juste » et que c’est plus entraînant !

Quand le manager libère le managé

La forme peut prendre aussi un aspect plaisant, joyeux, rieur, même. Qui a dit qu’un manager devait être terne, sinistre, voire malheureux ? Regardez à nouveau Driss : Philippe est lourdement handicapé, dans une situation on ne peut plus désolante. Et pourtant Driss sourit, raconte des histoires drôles, se fait plaisir ouvertement.

De nombreuses scènes du film montrent des moments suspendus où la rigolade domine : lors d’une sortie en fauteuil dans la neige ou tard dans la nuit dans une brasserie parisienne. Allez, messieurs les managers, l’humour, le rire, le sourire et la bonne humeur sont de rigueur. « C’est la crise, le moment est grave, souriez ! » Démentez cette statistique effroyable selon laquelle la majorité des cadres qui quittent leur entreprise le font « à cause » de leur relation avec leur manager direct.

Quoi de mieux que la scène de fin du film pour illustrer ce propos ? Cette scène dans laquelle Driss laisse Philippe seul à la table d’un grand restaurant pour « affronter » seul son rendez-vous galant. Car oui, même si le manager est positif, vivant, rieur, enthousiaste, il n’en reste pas moins un manager : celui qui va s’éclipser, laisser s’exprimer son collaborateur, après l’avoir mis dans les meilleures conditions de préparation… Et en définitive, c’est le collaborateur qui fait, qui agit, qui gagne, non ?


Ce texte est adapté d’un plus long article coécrit par Dominique-Anne Michel, Benoît Aubert et Stéphane Viglino, et publié sous le titre « 6 leçons pour manager tirées du 7e art » dans la revue l’Expansion en juillet/août 2016.

The Conversation

Stéphane Viglino, Professeur Affilié, Grenoble École de Management (GEM) ; Benoit Aubert, Directeur ICD Paris, Groupe IGS et Dominique-Anne Michel, Chargée de cours, Master Pro Conseil éditorial et gestion des connaissances, UFR de philosophie, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

« Les tontons flingueurs » et le leadership en situations complexes

Benoit Aubert, Groupe IGS ; Dominique-Anne Michel, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités et Stéphane Viglino, Grenoble École de Management (GEM)

« On ne devrait jamais quitter Montauban » avoue un Fernand Naudin dépité au milieu d’un film que beaucoup considèrent aujourd’hui comme un chef-d’œuvre du cinéma français des années 1960, Les tontons flingueurs de Georges Lautner.

L’entrepreneur en machines agricoles, gangster repenti incarné par Lino Ventura, regrette d’avoir eu à s’éloigner de ses affaires pour régler celles des autres. Mais entre bandits, on tient ses promesses, notamment celle faite à Louis, le Mexicain, qui meurt au début du film, de reprendre ses affaires et d’assurer la sécurité financière de sa fille Patricia. Très vite les ennuis arrivent, notamment par l’opposition des frères Raoul et Paul Volfoni (Bernard Blier et Jean Lefèvre) qui estiment être les héritiers légitimes du Mexicain et se sentent floués (« Et le Mexicain, ça a été une épée, un cador ; moi je suis objectif, on parlera encore de lui dans cent ans. Seulement, faut bien reconnaître qu’il avait décliné, surtout de la tête »). Les silencieux se mettent à parler, les bombes explosent, les raclées et coups de tête s’enchaînent, le tout entrecoupé des dialogues millimétrés de Michel Audiard. La guerre s’organise ainsi dans la joie et la bonne humeur pour le contrôle du consortium du Mexicain : distilleries clandestines, maisons closes, salles de jeux, etc.

À sa façon, ce film aborde la question du leadership dans les situations complexes. Comment expliquer l’enchaînement des difficultés et les péripéties entrepreneuriales ? C’est dans l’analyse de la posture de Fernand Naudin que peuvent se trouver les principales raisons.

« Trois morts subites en moins d’une demi-heure, ça part sévère la voie de la succession »

Les tontons flingueurs décrit ce que les chercheurs en sciences de gestion appellent le repreneuriat, ou plus classiquement la reprise d’entreprise, un thème souvent abordé pour évoquer les difficultés de l’exercice. Pour Fernand Naudin, la difficulté est exacerbée par le caractère soudain du transfert de propriété.

Le Mexicain souligne d’ailleurs avant de mourir l’urgence de sa décision « j’aurais pu aussi organiser un référendum, mais j’ai préféré faire comme ça. Pas d’objections ? » La brutalité du processus de transmission accentue le risque pour notre repreneur de faire un faux pas, une action inconsciente à l’encontre de la marche normalede l’entreprise.

En première lecture, l’erreur vient de l’obstination de Naudin d’améliorer drastiquement la profitabilité des affaires du Mexicain en récupérant les retards de paiement de ses partenaires les Volfoni, Tomate, Madame Mado, ou Théo. Il faut dire que la trésorerie est dégradée (il ne reste que « 60 000, six briques » au compte courant rappelle d’ailleurs Maître Folace, alias Francis Blanche) et que le business model doit être revu.

La psychologie, y’en a qu’une : défourailler le premier

En seconde lecture, la crise de succession mérite d’être analysée à travers le prisme des représentations sociales. Pour assurer la reprise effective d’une entreprise et sa pérennité, les parties prenantes (cédants, repreneurs, influenceurs) doivent développer, à travers leurs schémas cognitifs respectifs et les interactions qui vont avoir lieu, une représentation commune la plus juste possible.

À l’évidence Fernand Naudin, probablement mal entouré et mal conseillé, considère dès le début du film que les Volfoni sont les principaux opposants à la succession. Il est vrai que leur comportement et leurs sorties verbales sèment la confusion (« Voilà quinze ans qu’on fait le trottoir pour le Mexicain, j’ai pas l’intention de continuer à tapiner pour son fantôme » s’insurge Raoul Volfoni).

Dans ce contexte, Fernand Naudin fait une analyse erronée de son environnement et considère les Volfoni comme ses principaux ennemis, sans percevoir que l’opposition vient d’ailleurs, de Théo le trafiquant de Pastis pour être précis. Ce faux pas managérial de Fernand sème donc une grande confusion en plein processus de transmission d’entreprise.

L’époque serait aux tables rondes et à la détente

Fort heureusement, Monsieur Naudin se reprend rapidement. Une remarque du début de film indique d’ailleurs qu’il a l’étoffe d’un grand leader, l’homme qui sait décider et reconnaître ses erreurs : « … puisque je vous dis que j’ai eu tort. Seulement tort ou pas tort, maintenant, c’est moi le patron. Voilà ». La scène d’anthologie du film, dans la cuisine, va permette l’ajustement des représentations sociales et la clarification du conflit. Naudin, les Volfoni et Maître Folace, aidés par la consommation d’alcool de contrebande à base de pomme – mais pas que –, vont régler leurs désaccords.

Les trois composantes d’une discussion difficile sont abordées. La discussion circonstancielle permet à nos amis d’aborder les causes objectives et caractéristiques de leurs désaccords. La discussion émotionnelle permet de livrer les états d’âme de chacun. Sur cet aspect, Paul Volfoni a un rôle pivot en amenant le calme dans la discussion (« Au fond, maintenant, les diplomates prendraient plutôt le pas sur les hommes d’action ») et l’envie d’ouvrir à nouveau les négociations. Enfin, la discussion identitaire permet de comprendre à quel point les Volfoni souffrent à l’idée d’une perte de leur réputation.

De longues tirades sur les exploits passés permettent de mettre en lumière ces craintes tout en recréant des liens affectifs forts avec Fernand Naudin, par exemple à l’évocation des aventures de « Lulu la Nantaise », de « Jo le trembleur », ou bien encore du « fondu de Montréal qui travaillait à la dynamite ».

Suite aux négociations de paix dans la cuisine, la situation ne sera pas totalement réglée et il faudra encore à notre entrepreneur quelques efforts (coups de poing, silencieux, dynamite) pour arriver à ses fins, à savoir la prise de contrôle définitive des affaires du Mexicain. Georges Lautner et Michel Audiard nous ont offert un cours de leadership passionnant, le tout dans un format à faire rougir de jalousie tout repreneur d’entreprise : 1h45 montre en main pour atteindre l’objectif, dans un film rythmé, haut en couleur et en effets sonores.

À revoir avant toute tentative d’organiser votre prochaine « réunion des cadres, façon meeting ».


Ce article est adapté d’un article plus long, « Six leçons pour managers tirées du septième art », co-écrit par Benoit Aubert, Dominique-Anne Michel et Stéphane Viglino et publié dans l’Expansion juillet-août 2016.

The Conversation

Benoit Aubert, Directeur ICD Paris, Groupe IGS ; Dominique-Anne Michel, Chargée de cours, Master Pro Conseil éditorial et gestion des connaissances, UFR de philosophie, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités et Stéphane Viglino, Professeur Affilié, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

L’armée française, des rues de Paris au désert du Sahara

Bénédicte Chéron, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Ce sont quatre documentaires qui font du bien aux relations entre la société française et les militaires qui remplissent leurs missions au nom de la nation. Quatre épisodes d’une série radiophonique sur les armées françaises qui viennent, en quelques dizaines de minutes, raconter beaucoup plus de ces destins que bien des longs-métrages de fiction à haute prétention psychologique et que les reportages à sensations fortes sur les commandos et forces spéciales.

Raphaël Krafft (au reportage) et Guillaume Baldy (à la réalisation) racontent les missions des soldats à hauteur d’hommes. Raphaël Krafft a embarqué sur le porte-avions Charles de Gaulle, est parti au Mali et s’est penché sur l’opération Sentinelle, sans complaisance malvenue ni langue de bois. Il a tenu le micro à ces soldats, un peu comme Schoendoerffer aimait poser sa caméra à leurs côtés, sans qu’ils en soient dérangés outre mesure. Peut-être parce que Raphaël Krafft a lui aussi porté l’uniforme français en Afghanistan, ceux qu’il a suivis semblent avoir oublié qu’il était un corps étranger à intégrer de plus ou moins bon cœur.

Le quotidien, dans les cailloux et le sable

À l’arrivée, ces soldats se confient sur un ton qui est trop rare dans nos médias nationaux, avec pudeur mais sans crainte d’être trahis, en respectant la sécurité de leurs missions mais sans contrôle excessif de leur institution. Dans les deux premiers épisodes, au ras du sol et des cailloux, au nord du Mali, non loin de la frontière algérienne, les soldats racontent le quotidien d’une mission laborieuse face à un ennemi qui ne se montre jamais et dissémine IED et mines sur le terrain.

 Une mission au ras du sol et des cailloux. Raphaël Krafft

On songe encore à Schoendoerffer, en les écoutant parler longuement des paysages et de la place qu’ils y occupent. Le cinéaste aimait dire que seuls les combattants et les paysans connaissent vraiment la terre ; les seconds parce qu’ils la travaillent et les premiers parce qu’ils s’y réfugient. Les soldats français de l’opération Iroquois connaissent les cailloux et le sable. Ils les analysent, même. Bébert, le poète, évoque la monotonie des couleurs et a conseillé aux plus jeunes d’apporter des objets de couleur vivre pour rompre cette lassitude visuelle. Son camarade, plus prosaïque, avoue : devoir regarder tous ces cailloux, « c’est casse-burne ». Tout à coup, Krafft demande : « On attend quoi, là ? », et par cette phrase, il nous ramène à l’Indochine de La 317ᵉ section (toujours Schoendoerffer…), à ces guerres où l’on attend plus qu’on ne combat.

Évoquer la mort sans pathos psychologisant

Dans le deuxième épisode, on parle de la mort, beaucoup, de l’expérience du véhicule qui saute sur un engin explosif, des camarades blessés, de ceux qui ont été évacués. De ces images qui ne les quittent plus. Comme avait su le faire Philippe Bodet dans son film Le soldat et la mort, donc nous avions parlé dans ces pages, Raphaël Krafft aborde le sujet sans chercher à violer la part d’incommunicabilité propre à l’expérience de la mort au combat ni verser non plus dans le pathos psychologisant.

Ces hommes qui racontent leur confrontation avec la mort le font en toute simplicité. Incontestablement marqués, ils n’expriment ni rancune ni ressentiment. Ils sont des soldats, volontairement engagés, qui accomplissent leur mission, en connaissent le sens et le comprennent même s’ils n’en nient pas l’aridité. Aucune violence ne transpire de leurs mots. Ils vivent dans une communauté d’initiés, dans des conditions qui sont à mille lieues de ce que vivent leurs concitoyens et s’en amusent : « ça fait dix jours que j’ai le même treillis, une douche à la bouteille hier, une vraie douche il y a douze jours », diagnostique Thomas avant de conclure en riant : « Je me plais dans ma crasse. »

 À bord d’un hélicoptère « Lynx ». Raphaël Krafft

Sur le porte-avions Charles de Gaulle, la guerre prend un tout autre visage ; celui des décollages et des appontages, de la vie dans les entrailles du bateau, de cette énergie qui fait tendre tous ceux qui y œuvrent vers la mission qu’accomplissent les pilotes et du savoir-faire technique hors du commun chaque jour déployé. L’histoire est moins chargée en sueur, en crasse et en sang, et pleine de bruits des moteurs. Elle raconte pourtant le même destin de ceux qui ont accepté de donner la mort et de la recevoir au nom de leurs concitoyens.

Raconter les guerres sans clichés

La qualité de ces documentaires est à souligner. Ce travail vient prouver que, contrairement à un poncif trop souvent répété, les Français savent raconter leurs guerres. Encore faut-il que ceux qui s’y attellent aient une appétence pour le sujet qui ne soit pas seulement une passade et sachent laisser de côté les présupposés qui ont envahi notre champ de représentations.

Trop souvent en effet, on colle sur les militaires, dans des films de fiction notamment, des habits grossièrement taillés qui font d’eux des multi-traumatisés ultra-violents ou des guerriers insensibles. Encore faut-il également qu’on laisse travailler autant de journalistes que possible pour que puissent éclore quelques très beaux reportages de ce type, avec la prudence évidemment requise pour que des vies ne soient pas mises en danger de manière inconsidérée mais sans craindre systématiquement que toute prise de parole non maîtrisée vire à la déviance.

Les Français ne peuvent avoir une connaissance éclairée de la chose militaire que si elle est racontée dans sa complexité. Donner à voir ces destins dans leur diversité, sans dissimuler les doutes et les interrogations, avec le respect dû à ceux qui acceptent de sacrifier bien plus qu’une part de leur confort matériel mais aussi, éventuellement, leur vie, est le meilleur moyen de servir ce que les militaires aiment appeler le lien armée-nation.

 Les soldats racontent leur quotidien. Raphaël Krafft


La série documentaire sera diffusée sur France culture, du 13 au 16 février, à 17h. Le quatrième et dernier épisode traite de l’opération Sentinelle. Parce que l’auteur de ces lignes y est interviewée, elle préfère laisser le lecteur se faire sa propre opinion.

The Conversation

Bénédicte Chéron, Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

« Le jour de la marmotte » ou le développement personnel sans fin

Dominique-Anne Michel, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités  ; Benoit Aubert, Groupe IGS et Stéphane Viglino, Grenoble École de Management (GEM)

Chaque année, le 2 février, la petite bourgade de Punxsutawney fête le Groundhog Day (Jour de la Marmotte), avec vin chaud, fanfare, ballons, discours du maire et défilé de majorettes. Selon des croyances ancestrales, le sympathique rongeur, lorsqu’on le tire de son sommeil hivernal, peut prédire si l’hiver est sur le point de se terminer ou s’il va encore durer des semaines.

Phil Connors (Bill Murray) journaliste météo pour la station de télévision locale Pittsburgh WPBH-TV9, couvre de mauvaise grâce l’événement, escorté de Rita, sa productrice, (Andie MacDowell) et de Larry son cadreur (Chris Elliott). Désabusé, inculte, imbu de lui-même, méprisant à l’égard des péquenots qu’il filme comme de ceux qui le regardent, Phil le bougon n’a qu’une idée en tête : expédier son reportage au plus vite et rentrer en ville. Mais la météo, sous la forme d’un méchant blizzard, force la fine équipe à passer une nuit de plus dans ce trou perdu. À partir de là, le temps s’arrête, emprisonnant Phil dans Un jour sans fin, titre français du film.

Le joli conte philosophique en forme de comédie américaine imaginé en 1993 par le facétieux Harold Ramis se présente comme un récit qui tourne en boucle. Les fans du monde entier se le repassent également en boucle, pour y découvrir à chaque fois de nouvelles pépites de mise en scène ou de montage…

Réveillé très tôt le lendemain au son de l’insubmersible « I Got You, Babe » de Sonny and Cher, Phil constate que tout se passe exactement comme la veille. La radio radote : « Debout les campeurs et haut les cœurs, n’oubliez pas vos bottes, parce que ça caille aujourd’hui ! Ça caille tous les jours par ici, on n’est pas à Miami ». Phil réalise très vite qu’il est condamné à revivre indéfiniment la même journée, celle du 2 février… Il prend le même petit déjeuner, croise sur le trottoir le même SDF, se fait importuner par le même ancien camarade de classe devenu agent d’assurance, trébuche dans la même flaque d’eau glacée… Bref, Phil, est puni. Coincé. Le spectateur comprend plus vite que Phil qu’il va lui falloir changer de comportement s’il veut en sortir.

Déni, colère, dépression, acceptation…

Elisabeth Kübler-Ross, une psychiatre et psychologue helvético-américaine, a théorisé les étapes par lesquelles passe une personne en situation de deuil. Ces phases sont le déni, la colère, le marchandage, la dépression et enfin l’acceptation. Elles valent pour la perte d’un être cher, mais aussi pour les pertes d’emploi, les séparations ou les échecs professionnels. Les scénaristes du film ont bâti leur comédie exactement sur ce canevas.

Phil va faire le deuil de son personnage d’avant et devenir quelqu’un d’autre pour pouvoir traverser l’épreuve.

Il y a d’abord le déni. La première réaction de Phil, une fois la panique passée, est de refuser l’évidence et de profiter de sa situation (il peut prévoir tout ce qui va se passer) comme le pur égoïste cynique et jouisseur qu’il est. Il transgresse, frappe, vole, s’enivre, drague lourdement, le tout sans aucune conséquence. Mais ce plaisir malsain ne dure pas. Il fait rapidement place à la colère. Plusieurs matins de suite, Phil tente ainsi de réduire au silence, en le jetant par terre puis en l’attaquant à coups de marteau, le sinistre radio-réveil qui bégaie. Sans succès. Il casse la figure de l’assureur… qui sera quand même là le lendemain matin. Et le surlendemain. Et les jours suivants.

Après la colère, Phil va connaître une phase de dépression ponctuée par de multiples – et hilarantes – tentatives de suicide, toutes ratées. Il a beau prendre son bain avec un grille-pain, se jeter sous les roues d’un camion ou se précipiter du haut d’une falaise en compagnie de Phil la Marmotte (car la marmotte du film, double métaphorique du héros, s’appelle Phil), rien n’y fait. Il se réveille invariablement dans sa chambre d’hôtel, au son de la rengaine de Sonny et Cher et de « debout les campeurs et haut les cœurs… »

 
Bill Murray dans Un jour sans fin Groundhog Day.
Columbia

De la désolation à la consolation

Sortant peu à peu de sa dépression, Phil va entrer dans sa phase de « développement personnel ». C’est la seconde partie du film, celle où le héros découvre qu’il est plus gratifiant de se servir de ce qu’il sait pour aider les gens plutôt que pour les enfoncer. Tant qu’à être coincé dans un trou perdu le 2 février, autant être utile. Et puis s’il pouvait se mettre un tant soit peu à ressembler à celui dont rêve la Rita, sa productrice…

Sans coach ni programme sur lequel s’appuyer, Phil acquiert peu à peu en autodidacte les compétences qui constituent ce que Daniel Goleman appelle « l’intelligence émotionnelle ». Il s’agit de la conscience de soi, de la maîtrise des émotions, de la motivation, de l’empathie et de la capacité à entrer en relation.

Sa journée éternellement recommencée s’enrichit à chaque boucle des mille et une missions, grandes et petites, que Phil se donne : aller chercher le café pour les membres de son équipe, avoir une pièce dans la poche pour le SDF, se trouver juste au bon moment au pied de l’arbre d’où va tomber un petit garçon pour le rattraper, être là pour faire la manœuvre qui permet de sauver quelqu’un de l’asphyxie après une « fausse route »…

Côté séduction, les choses avancent moins vite. Le journaliste lourdaud va recevoir de Rita un certain nombre de gifles, baffes, mandales et autres allers-retours avant de découvrir le bon mode d’emploi. Il apprendra entre autres le Français et le piano pour entrer dans les bonnes grâces de sa belle.

Jusqu’au « happy end » prévisible, où un Phil complètement métamorphosé se réveille dans les bras de Rita. Le temps peut reprendre son cours. Combien de temps le héros d’« un jour sans fin » est-il resté coincé ? Les fans de la comédie se perdent en conjectures. Une seule chose est sûre, c’est que la construction de soi-même ne se fait pas un jour.


Cet article est adapté de « Six leçons de management tirées du Septième Art » Article de Benoît Aubert, Dominique-Anne Michel et Stéphane Viglino, l’Expansion, juillet-août 2016

The Conversation

Dominique-Anne Michel, Chargée de cours, Master Pro Conseil éditorial et gestion des connaissances, UFR de philosophie, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités  ; Benoit Aubert, Directeur ICD Paris, Groupe IGS et Stéphane Viglino, Professeur Affilié, Grenoble École de Management (GEM)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Cinq scénarios pour imaginer le futur des relations entre l’homme et l’animal

Anne-Laure Thessard, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Au sein de la technosphère contemporaine, l’impact des activités humaines sur la nature intensifie et complexifie les rapports que l’humain entretient avec la nature et les animaux ; l’existence de ces derniers est ainsi économiquement, écologiquement et techniquement assujettie au traitement que leur réservent les êtres humains.

Dans ce contexte toujours plus mécanisé, les maltraitances et les violences commises principalement sur les animaux de rente ont récemment fait l’objet d’un écho inédit avec la mobilisation d’associations comme L214 ou Peta.

En fait, qu’il s’agisse d’animaux sauvages, de rente ou de compagnie, la question de la frontière entre les espèces et de la valeur de l’animal – « outil » ou « être à part entière » – mobilise de plus en plus l’opinion.

En décembre dernier, un rapport ministériel de prospective paraissait, proposant cinq scénarios au sujet de l’évolution du rapport entre humains et animaux à l’horizon 2030. Au sujet de l’animal, ce rapport spécifie que « son devenir est incertain car les sources d’inflexion sont nombreuses ».

Ces trois principaux facteurs d’inflexion concernent le contexte économique, la situation écologique et l’évolution des représentations humaines à l’égard des animaux. Trois questions parcourent ainsi l’ensemble du rapport : le rapport homme-animal deviendra-t-il l’un des enjeux structurants de la société française, de son système alimentaire, et des évolutions du monde agricole et rural ? Sera-t-il au contraire un thème marginal, subordonné à d’autres facteurs plus déterminants ? Sa mise en débat et sa gestion seront-elles pacifiées ou conflictuelles ?

Scénario 1 : la sobriété forcée

« Dans un contexte de sobriété forcée et de tensions sur les ressources, le sort des animaux évolue, sous contrainte économique, par une meilleure reconnaissance de leurs utilités sociales. »

Dans ce premier scénario, les animaux subissent moins de mauvais traitements dans le but d’optimiser leur exploitation. L’animal est ainsi toujours conçu comme outil, déterminé par l’usage humain et est envisagé comme « solution écologique, pratique, et surtout peu onéreuse ».

Dans ce contexte économique contraint où les microfilières se développent, « les mouvements les plus radicaux, positionnés sur la dénonciation de toute forme d’exploitation animale, perdent en audience ». Les microfilières assurent auprès du public de « garantir le respect animal en abattoir » et promeuvent la pratique de la « ferme ouverte ». En outre, la contrainte économique alliée à la nécessité du maintien de la biodiversité réduisent la préoccupation vis-à-vis des animaux à quelques « animaux-symboles ».

Dans ce scénario de « sobriété forcée », l’animal demeure une ressource, c’est-à-dire un outil pour l’être humain : il est une source d’alimentation, une variable d’optimisation dans la gestion de l’environnement et un compagnon au statut fonctionnel.

 Visite à la ferme. Brian Boucheron/Flickr, CC BY

Scénario 2 : la sobriété environnementale choisie

« Dans un contexte économique très favorable, […] les animaux sont très présents, visibles et intégrés aux collectifs humains, avec une utilité sociale et une reconnaissance élevées. »

Dans ce second scénario, l’approche de « la santé globale » (one health) qui inclue le respect de l’environnement, prévaut dans la société française. Autour des années 2020, l’opinion publique s’entend autour de l’idée que la mise à mort fait partie de « l’ordre des choses ». Suite à la correction des abus de traitements infligés aux animaux de rente, l’émotion suscitée dans le milieu des années 2010 par les thèses antispécistes s’essouffle, laissant place à une « une relégitimation de l’abattage des animaux ».

Dans ce contexte économique favorable, le consommateur a une plus grande incidence sur l’offre des produits de consommation. Les Français réduisent leur consommation de viande animale et souhaitent favoriser « l’agrobiodiversite ».

En outre, du point de vue écologique « la non-soutenabilité de la trajectoire actuelle, amène(nt) progressivement un changement du regard dominant sur la place de l’humain dans la nature ». La cohabitation entre les hommes et les animaux, mêmes sauvages à l’image du loup, est renforcée par le développement de « centres d’expérimentation de nouvelles cohabitations entre hommes et animaux sauvages », ainsi que par la diversification du compagnonnage animal (les cochons, chèvres, poules sont aussi des animaux de compagnie).

Dans ce scénario, bien que les animaux soient davantage intégrés à la société, ils n’ont toujours pas de droits fondamentaux et demeurent, pour certains, des ressources : « Sans acquérir le statut juridique de personne morale, les animaux voient leurs “droits” […] augmenter, quelles que soient leurs “fonctions” ».

Scénario 3 : l’hypermécanisation des rapports

« Dans ce troisième scénario, la situation est économiquement dégradée, socialement sensible […]. On assiste à une massification et une automatisation des rapports sociaux, comme des rapports à l’animal. »

La crainte d’attaques biologiques terroristes, l’intensification de l’élevage industriel et la dégradation écologique générale, portent l’attention sur les risques zoonotiques, et font passer la santé publique avant « les préoccupations éthiques et même économiques liées aux soins animaux ».

 Dans un élevage de volailles en décembre 2016 alors que la grippe aviaire a fait son retour en France. Philippe Huguen/AFP

L’intensification de l’automatisation généralisée conduit à intégrer la filière agricole à des filières « bioéconomiques » plus vastes. La demande en produits agricoles poursuit sa forte hausse, bien que l’offre française soit concurrencée par des pays produisant à moindre coût. La production est réduite à quelques races d’animaux de rente dans un souci d’« d’écologie industrielle ».

Par ailleurs, les innovations en matière de protéine animale participent à menacer le statut des animaux de rente, qui deviennent moins intéressants économiquement et écologiquement parlant. Dans le même temps, la distinction entre les animaux de rente et les animaux de compagnie s’épaissit. Ces derniers sont en concurrence avec les robots de compagnie, dont l’usage se répand petit à petit après les années 2020. De sorte que, « les statuts juridiques accompagnent cette évolution, avec une différenciation normative fondée sur la fonction sociétale et la “destination” de l’animal ».

Dans ce contexte général particulièrement dégradé, les animaux sont souvent identifiés aux nuisances qu’ils peuvent occasionner. Ainsi, ils sont réduits à des « variables d’ajustement ». Pourtant, la contestation du traitement infligé aux animaux continue à revenir par vague : « À l’Assemblée nationale, le club parlementaire antispéciste, créé en 2027, parvient à mettre en débat l’abolition de la mort utilitaire, mesure qui semble pour beaucoup irréaliste mais qui témoigne d’une contestation croissante et de plus en plus agissante ».

Scénario 4 : éthique et durabilité

« Dans une économie prospère, dominée par les enjeux et visions des urbains, la question animale devient centrale à mesure que les interactions hommes-animaux se réduisent. »

La prospérité économique permet une meilleure action écologique et une prise en compte éthique intrinsèque de l’animal. Ainsi, « les défenseurs du statu quo sont mal perçus. Le respect des animaux devient un sujet très politisé, partout où ces derniers sont “exploités” et menacés ». Globalement, l’éthique, la durabilité et la santé globale deviennent des enjeux majeurs.

La production est centrée sur les produits végétaux, notamment par le soutien de la Silicon Valley qui investit « dans la recherche et le développement de produits de substitution » ; et 55 % des moins de 30 ans s’orientent vers une alimentation limitant les produits d’origine animale.

Du point de vue écologique, « à compter de la loi biodiversité de 2023, un véritable quadrillage environnemental, limitant parfois fortement les activités humaines. […] il ravive les débats sur la place de l’homme, de la nature et de l’animal sauvage ».

 Le régime végétarien fera-t-il de plus en plus d’adeptes ? Shawn Allen/Flickr, CC BY

En termes juridiques, le statut de l’animal évolue significativement. Celui de l’animal de compagnie devient proche du statut d’une personne dépendante ; celui des animaux d’élevage et des animaux sauvages suit la même dynamique ; l’expérimentation animale est abolie au profit du développement d’alternatives telle l’expérimentation sur tissus in vitro (ce qui délocalise certains domaines de la recherche pour lesquels le modèle animal ne peut pas encore être remplacé).

Dans ce contexte favorable à une modification du modèle économique agricole en faveur de la production massive de produits végétaux (bien que certains rares animaux – en races et en nombre – continuent à être élevés pour être consommés), l’animal d’élevage est « exfiltré » de la société. Paradoxalement, cette configuration donne l’opportunité de penser des droits pour les animaux, en dehors de toute fonction préconçue.

Scénario 5 : prospérité et indifférence

« Dans une société prospère, individualiste, largement dépolitisée malgré des inégalités marquées, la question animale se dilue en une pluralité de logiques sectorielles. »

Dans ce dernier scénario favorable économiquement, l’individualisme et les choix utilitaristes priment sur toute considération éthique et ce dans tous les domaines : « Les logiques sectorielles (économiques, sanitaires, écologiques, etc.) s’autonomisent, dans une réelle indifférence du public ». Courant 2030, la question alimentaire est sortie du débat public.

Économiquement parlant, dans cette logique individualiste et sectorielle cohabitent différentes communautés alimentaires basées sur les protéines végétales, les insectes et la viande in vitro. La consommation de viande animale persiste, via des élevages intensifs ou des circuits courts.

« La viande in vitro, bientôt dans nos assiettes ? », un documentaire de Véronique Préault diffusé par Arte (Locavore de Bretagne, 2015).

Des « zones d’intérêt écologique prioritaire » sont circonscrites afin de maintenir la biodiversité. La place des animaux sauvages y est secondaire et utilitaire :

« Progressivement, la notion de protection des animaux sauvages s’efface et intègre une logique de gestion écosystémique paysagère jugée plus pertinente. »

Dans le même ordre d’idée, la logique du soin globale (one health) implique un soin envers les animaux, uniquement dans la mesure où cela dépend de la sécurité sanitaire humaine ou que des impératifs économiques l’imposent.

Dans ce contexte centré sur l’individu : « Des innovations en robotique concurrencent puis limitent les interactions directes homme-animal ». L’indifférence généralisée implique un statu quo par rapport aux droits des animaux : « Pour la plupart des Français, l’attachement à leur animal de compagnie coexiste avec une certaine indifférence à l’égard des autres animaux ».

Un choix de société

Dans ces cinq scénarios de « futurs possibles » se dessine en filigrane une alternative : les animaux devraient-ils être conçus comme de purs outils et ressources exploitables ou bien pensés dans leur valeur intrinsèque ?

Dans un contexte d’hypermécanisation où les animaux d’élevage sont principalement traités comme des outils – et leurs besoins physiologiques primaires non respectés –, la question de la valeur intrinsèque de la vie des animaux s’impose plus clairement encore. Ce qui serait peut-être moins le cas dans une configuration économique d’élevage traditionnel, pour laquelle les conditions de vie élémentaire sont davantage respectées et permettent de laisser au second plan la question de la valeur intrinsèque de la vie animale.

La production intensive de produits d’origine animale polarise donc le questionnement contemporain sur la condition animale autour de l’alternative entre les « animaux outils » et les « animaux conçus pour leur valeur intrinsèque ».

 Au zoo. Pardee Ave/Flickr, CC BY

Cette polarisation met la société en face d’un choix qui n’est plus seulement utilitaire, à savoir bien traiter les animaux destinés à la consommation humaine, ou poursuivre des mauvais traitements qui peuvent avoir un impact sur la santé humaine et sur l’environnement. La question animale prend une dimension éthique également centrée sur la valeur de la vie animale. En effet, est-il soutenable éthiquement et écologiquement de maintenir des processus et des pratiques violentes au regard du respect des êtres vivants ? Et si le respect des animaux est une question légitime, comment ne pas envisager des droits empêchant toute forme de violence subie par les animaux ? Par extension, si l’évolution des droits pour les animaux est légitime, condamner toute forme de maltraitance et de violence envers les animaux, ne passe-t-il pas par la promulgation de droits fondamentaux ?

C’est bien souvent la configuration économique et, dorénavant, écologique qui permet de statuer sur ces questions de représentation du vivant en général. Cela dit, le statut de l’animal et sa valeur intrinsèque sont des sujets qui intéressent de plus en plus l’opinion publique. Et si cet intérêt semble moins mesurable, il peut cependant jouer un rôle significatif et fondamental dans l’évolution de la société, des mœurs, dans la gestion économique et écologique, relatifs à la question animale, et plus généralement dans le rapport entre les humains et les animaux.

The Conversation

Anne-Laure Thessard, Doctorante en sémiotique, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Le Neveu de Diderot, un rameau gourmand

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Le Neveu de Diderot pratique l’embrouille. S’il fait ostentation de ses contradictions, c’est pour faire oublier son fond et s’en absoudre, d’abord à ses propres yeux, et à la fin, même, s’en féliciter : « rira bien qui rira le dernier », conclut-il, et il faut bien entendre dans ce proverbe son caractère menaçant – quoiqu’enveloppé d’enjouement. Le Neveu est une enveloppe dont l’aspect est d’emblée décrit comme changeant : « Quelquefois, il est maigre et hâve […] Le mois suivant, il est gras et replet […] Aujourd’hui, en linge sale, en culotte déchirée […] Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu… » Une enveloppe que Diderot, en familier des couteaux, va ouvrir pour en tirer une leçon d’anatomie philosophique.

« L’ergot n’est donc point un vrai grain, un produit de la semaille, mais un germe dégénéré, ainsi que la nielle », écrit Diderot dans ses Éléments de physiologie. Les premiers mots du Neveu sont une insulte aux joueurs d’échecs, « ce tas de fainéants », auxquels il associe de biais « M. le philosophe », qu’il « aborde ». La vérité du Neveu se dit dans son geste d’entrée et dans sa parole de sortie. C’est lui qui aborde le philosophe – dans ce verbe qui évoque la piraterie, mais plus profondément fait référence à sa nature de parasite –, et qui le quitte sur une autoglorification dérisoire en forme d’échec et mat aussi illusoire que temporaire.

une satire découverte par hasard en 1890. Author provided

L’art du second degré

D’un point de vue physiologique, le Neveu est un rameau gourmand. Le nom de Neveu indique la dérivation comme l’intitulé Satyre Seconde, donné par Diderot à ce texte, qui invite à le lire au second degré. Un rameau gourmand (et gourmand, le Neveu l’est), est un rameau, dit le dictionnaire, « dont la pousse nuit aux rameaux fruitiers voisins en absorbant la sève à son profit. » Et de donner l’exemple : Élaguer les gourmands. Après avoir traité les joueurs d’échecs de tas de fainéants, le Neveu, qui est le véritable fait-néant de l’affaire, demande au philosophe : « Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser le bois ? » Ce qui, au premier degré, signifie : « vous perdez votre temps à de vaines spéculations », et au second degré : « vous êtes un rameau gourmand, un parasite ». Le Neveu pratique d’entrée l’embrouille en s’offrant hypocritement en (faux) miroir du philosophe, tout en se donnant par là des airs de meilleur philosophe que le philosophe. Il le dit plus loin : « je me dis : sois hypocrite si tu veux ; mais ne parle pas comme l’hypocrite. »

Comme les populistes, le Neveu se donne l’air de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Non seulement il le dit, mais il le gesticule, le développe : tous les possibles se mon(s)trent à partir de son enveloppe. Mais s’il prend tous les masques, c’est pour faire oublier ce qu’il est, à l’intérieur, fondamentalement : comme l’a dit Foucault, un objet qu’on possède. C’est d’ailleurs en suivant ses pensées comme des « catins » que le philosophe l’a rencontré, et le Neveu se dit dès le début « entre Diogène et Phryné », mêlant comme toujours le mensonge à la vérité : car s’il n’a de Diogène qu’une apparence, qui plus est provisoire, son fond est bien celui de la prostitution.

Un ricanement contagieux

Hegel l’a dit, s’il « ne s’entend pas seulement à juger et à palabrer de tout, mais à dire avec esprit, dans leur contradiction, les essences fixes de l’effectivité », c’est que « la vanité de toutes choses est sa vanité propre. » Si le Neveu dénonce la vanité du monde, c’est qu’il en est saturé (étymologie de satyre), possédé, au sens moral et ontologique comme au concret, dans son existence de parasite. « Quisque suos patimur manes », dit-il à la fin, parasitant Virgile tout en se dévoilant secondairement. Car dire qu’il endure le sort de ses mânes, c’est dire tout à la fois qu’il appartient au monde de la mort et qu’il est attaché aux bons (sens de manus) comme l’est le rameau gourmand : au long de ce dialogue qui se conclut, il s’est servi du philosophe pour philosopher, en réalité envelopper de philosophie le trou noir résidant sous son enveloppe.

Secondairement, les mânes qu’il évoque pourraient renvoyer à la mania, la manie, la folie, celle des buveurs qui partagent le lieu avec les joueurs d’échecs. « Le déchirement de la conscience, auto-conscient de soi et qui s’énonce, est le ricanement portant sur l’être-là tout comme sur la confusion du tout et sur soi-même ; il le [ricanement] est en même temps l’écho perdu se percevant encore de cette confusion totale », écrit Hegel, toujours commentant Le Neveu de rameau dans la Phénoménologie de l’Esprit.

Le Neveu pratique l’embrouille et la confusion parce qu’il est lui-même plongé dans la confusion, et parce que seule la confusion qu’il jette dans les esprits (« Moi je suis le fou de Bertin et de beaucoup d’autres, le vôtre peut-être dans ce moment ; ou peut-être vous, le mien. Celui qui serait sage n’aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage, il est fou… »), la confusion qu’il jette en confetti scintillants lui permet d’éviter d’être élagué, lui permet d’exister encore un peu – ne conclut-il pas en se souhaitant encore quarante ans de « ce malheur-là » ? Son « Rira bien qui rira le dernier » est effectivement un ricanement. Rien ne lui importe plus que de déféquer chaque jour à son aise, pérore-t-il. Car le fait est que son parasitisme fonctionne grâce à ce que Diderot nomme dans ses Éléments de physiologie la « singerie des organes » par laquelle se transmet le mal, la maladie : par exemple le « poitrinaire », dit-il, communique son mal « en parlant », en le parlant.

Diderot par Van Loo. Author provided

Séduction des puissances de mort

Ainsi, le style virevoltant du texte et du dialogue s’apparente-t-il à un geste de prestidigitateur, propre tout à la fois à fasciner l’attention sur son tour et à la détourner de son artifice afin de lui faire admirer et accepter l’illusion. Les admirateurs du personnage du Neveu sont nombreux. Ce sont tous ceux que Diderot, dans ce jeu entre l’auteur et le lecteur, a faits échec et mat. Ceux qui ont cédé à l’attrait de pensées fascisantes par l’attrait ou l’oubli de l’histoire centrale du livre : celle du juif trahi et dépouillé par une machination abjecte, racontée avec délectation et admiration par le Neveu. Histoire qui a son contrepoint et son explication dans l’attaque initiale du Neveu contre les génies (dont il aimerait être, finira-t-il par avouer). Le Neveu de Rameau c’est la démonstration, en plein « siècle des Lumières », par-delà un point de vue physiologique sur la vie, des puissances de mort à l’œuvre dans l’humain, et de leur séduction.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

997.

« Les Contemplations » ou la pensée sauvage de Victor Hugo

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

« Ici encore il y avait un mot magique qu’il fallait savoir. Si on ne le savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si l’obscurité effarée du sépulcre eût été de l’autre côté », écrit Hugo dans Les Misérables (II, 6, 1).

Cette notation peut être une clé pour entrer dans Les Contemplations, où le verbe effarer se conjugue fréquemment, au participe présent ou passé. Dieu, y est-il dit,

Effarant les yeux et les bouches
Emplit les profondeurs farouches
D’un immense éblouissement. (« Les Mages », Livre Sixième, « Au bord de l’infini »)

S’il est incertain qu’effarer soit, comme l’est farouche, issu du mot latin ferus, qui signifie sauvage, il est bien possible qu’il ait résonné comme tel dans l’esprit du poète latiniste. En tout cas il opère ici clairement le rapprochement, dans ce texte où le poète a statut de mage et au-delà, dans ce recueil où Hugo paraît ensauvagé par le deuil et l’exil.

La scène évoquée dans Les Misérables concerne l’entrée dans le couvent de l’Adoration Perpétuelle où Jean Valjean se réfugie avec Cosette. Accueilli au parloir (je souligne ce mot qui fait signe vers la fonction du poète), le visiteur ne voit, à travers la grille, que « la nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l’hiver mêlée à une vapeur du tombeau, une sorte de paix effrayante ».

Effrayant est une autre étymologie possible, et peut-être plus plausible, d’effarant. Hugo dit :

« On apercevait autant que la grille permettait d’apercevoir, une tête dont on ne voyait que la bouche et le menton […] et une forme à peine distincte couverte d’un suaire noir. »

Et cette récurrence de la bouche d’ombre que Victor Hugo fait parler à la fin des Contemplations peut nous éclairer sur le sens du recueil : faire parler l’interdit ultime (comme se prénommera Jean Valjean au couvent), la mort. Jean Valjean trouve refuge avec sa fille adoptive de l’autre côté du mur comme Victor Hugo cherche sa fille par-delà les apparences, cherche la lumière dans la nuit de l’exil et du deuil.

L’éclairage de Levi-Strauss

Victor Hugo en 1855 au rocher des Proscrits, à Jersey.

Les Contemplations sont une opération qui relève de ce que Claude Levi-Strauss a appelé la pensée sauvage. « Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu ». Dit-il en conclusion de sa « Suite » à sa « Réponse à un acte d’accusation », titre qui pourrait être lu comme le titre d’Artaud : « Pour en finir avec le jugement de dieu ».

Ainsi que le fera Artaud avec le théâtre et chez les Tarahumaras, ainsi que le fera Bonnefoy en mettant en scène Douve, la morte, et en la faisant parler, Hugo, de toute son énorme puissance vitale, y engageant tout son corps donc tout son esprit, opère par la contemplation et le verbe, se fait lui-même scène, temple et bouche, trouve et déploie « le mot magique » qui ouvre le passage entre l’habitation de la (personne) mort(e) et celle des vivants.

Le poète a besoin de se représenter que la chose ou la personne qui lui sert d’objet de quête est morte, ou sur le point de mourir, pour se jeter dans l’expérience de cette pensée originaire performative, miroir de la pensée ressuscitante du divin, qu’est la pensée sauvage.

Des instruments de pensée

Si le spiritisme pratiqué à Jersey par le poète en exil n’est pas une croyance compatible avec celle de la réincarnation, exposée dans Ce que dit la bouche d’ombre, c’est que ni l’un ni l’autre de ces systèmes ne sont des croyances pour Hugo – seulement des instruments de pensée nécessaires à l’opération poétique, au combat d’amour avec l’ange de la mort ; comme le sont aussi l’animisme, le panthéisme, le dialogue avec les éléments, avec la nature, omniprésent dans le recueil et témoignant d’une expérience réelle, et la pratique du don/contre-don développée dans le Livre Cinquième, « En marche », où Hugo adresse et offre des poèmes à des correspondants absents du fait de son exil.

Ainsi l’homme, exilé en ce monde, tente-t-il d’en franchir les barrières, et sa propre finitude, en se rendant « Au bord de l’infini » pour y dialoguer avec l’esprit et les esprits, y endosser d’autres formes (réincarnation, totémisme), y élever des systèmes logiques, poétiques, comme autant de clés pour se libérer de la fermeture de la mort, autant de ponts comme l’est aussi le potlatch. Le poète fait parler le non-dit en le faisant agir.

Comme l’écrit Michel Foucault dans L’archéologie du savoir,

« à toutes ces modalités diverses du non-dit qui peuvent se repérer sur fond du champ énonciatif, il faut sans doute ajouter un manque, qui au lieu d’être intérieur serait corrélatif à ce champ et aurait un rôle dans la détermination de son existence même ».

Le cirque de Gavarnie.

Or ce manque est un nervalien « soleil noir de la mélancolie » (Hugo, lui, se plaçant d’emblée dans la nuit, parle de « Ces trous du noir au plafond qu’on nomme les étoiles ! »), qui nourrit aussi la pratique hugolienne de l’oxymore et de l’antithèse. « Une goutte d’eau a fait cela », notait-il lapidairement dans son Voyage aux Pyrénées devant le cirque de Gavarnie.

Contempler c’est circonscrire, dit le dictionnaire latin, et circonscrire c’est écrire le cirque, tracer le cirque, le trou. Le poète est cette goutte d’eau qui creuse, et creusant, révèle par l’abîme révélé la question de l’ignorance. De l’effarement comme stupéfaction devant l’incompréhensible, vécu par Hugo disant dans un poème (Livre Quatrième, « Pauca meae », IV), comme la mère d’Adama Traoré dans une vidéo, avoir toujours l’impression que son enfant mort va franchir la porte.

Le livre d’un mort

« Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. » Dans sa préface, Hugo avertit le lecteur du caractère spéculaire des Contemplations, livre qui dit-il doit être lu comme celui d’un mort, et en s’identifiant à l’auteur – donc en faisant aussi l’expérience de ce manque qui est celui de la lumière. Seul celui qui voit qu’il ne sait pas peut partir en quête du savoir, et au fond le drame de la mort est celui de l’ignorance.

Lévi-Strauss l’a montré, la pensée sauvage est une science aux classifications extrêmement complexes, dont l’instrument s’apparente au bricolage dans le sens où elle se sert de tout ce qui tombe à portée de sa main pour combiner à travers ce que Baudelaire appelle des correspondances, un forage, et un passage, dans le mur du non-connu.

Correspondances faisant appel à tout le vivant, analogies à l’œuvre dans le totémisme comme dans la métempsycose, le symbolisme, la métaphore, à l’œuvre dans « ce que dit la bouche d’ombre » comme dans tout le recueil des Contemplations, œuvre en miroir, Autrefois/Aujourd’hui, auteur/lecteur, nature/culture, par lequel nous ne revenons pas de la mort les mains vides, comme Orphée : car, comme Hugo, nous n’en revenons pas. Avec lui nous sommes invités à y rester, effarés : non plus effrayés, mais ensauvagés, c’est-à-dire, comme le papillon le dit du je-Hugo, « de la maison » (Livre Premier, « Aurore », XXVII). Celle de la vie unifiée, où la mort n’est pas laissée derrière soi mais mieux : intégrée, mangée. « Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent » (« Réponse à un acte d’accusation », « Suite »). À la fin de La pensée sauvage, Lévi-Strauss écrit :

« Il fallait que la science physique découvrît qu’un univers sémantique possède tous les caractères d’un objet absolu, pour que l’on reconnût que la manière dont les primitifs conceptualisent leur monde est, non seulement cohérente, mais celle même qui s’impose en présence d’un objet dont la structure élémentaire offre l’image d’une complexité discontinue ».

Une pensée dont la post-modernité n’a pas fini de révéler sa fécondité, si nous accomplissons cette révolution qui consiste à accoupler pensée poétique et pensée scientifique.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Hyperloop tiendra-t-il les promesses de l’innovation à la californienne ?

Raymond Woessner, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Des routes, des rails, des avions, des bateaux : les modes de transport tels qu’ils existent semblent immuables.

Pourtant, avec son projet Hyperloop, le charismatique Elon Musk – figure de proue de l’innovation à la californienne – pourrait bien introduire un « cinquième mode de transport » dans le jeu. Il s’agirait, ni plus ni moins, de déplacer voyageurs et conteneurs au sol et à la vitesse du son.

La Silicon Valley fait la course en tête

Le modèle californien repose sur un ensemble de conditions spécifiques : des parcs d’innovation mêlant université, entreprises et puissance publique, des pépinières d’entreprises, la création de start-up par l’essaimage de jeunes chercheurs et entrepreneurs depuis les grandes entreprises, l’abondance de capital-risque, la présence de business angels, une culture de pionniers, l’idée qu’« il faut sept échecs pour faire un homme », une atmosphère de liberté et de tolérance à l’égard des minorités ethniques et sexuelles.

Au sein des entreprises, cela signifie la fin des relations autoritaires et hiérarchiques au profit de relations horizontales entre les membres de l’équipe ; du moins en principe, puisqu’un culte de la personnalité était apparu autour de Steve Jobs

La Silicon Valley a même sa série (HBO, 2014).

Le résultat de ce paradigme territorial est spectaculaire : depuis des décennies, des ondes de croissance se succèdent en donnant toujours une longueur d’avance à la Silicon Valley. Après les électroniciens comme IBM, Intel ou HP sont venus les créateurs de logiciels comme Microsoft et Google, puis les concepteurs d’applications de Facebook, d’Uber et de bien d’autres.

À présent, on assiste à un curieux retour des problématiques industrielles dans le domaine de la logistique (Amazon), de la conquête des étoiles (SpaceX) et de l’automobile propre (Tesla) et/ou autonome (encore Google), activités portées par une informatique toujours en pointe.

Le fait saillant est l’innovation : la technologie est portée par des valeurs sociales qui la revendiquent et aucun lobby d’entreprise bien implanté ne semble en mesure de barrer la route aux nouveaux arrivants.

Elon Musk a donc créé deux start-up fortes de plus de 100 millions de dollars pour le développement du projet, avec des financiers réputés, des ingénieurs de légende comme Brogan BamBrogan et l’arrivée de sociétés françaises comme la SNCF et Systra.

Les transports, de la crise aux opportunités

Il était fatal que, tôt ou tard, les Californiens remettent en cause leur système de mobilités fondées sur la voiture et l’avion.

A priori, ces deux modes sont parfaitement adaptés à des villes distendues, de faible densité, et dont les habitants aux bons revenus sont de grands voyageurs. Mais la pollution et la congestion constituent le revers de la médaille.

L’État californien est un précurseur en matière de lutte antipollution depuis 1967, avec la création du California Air Resources Board (CARB), « l’Agence de l’air propre ». Ses objectifs déclarés : atteindre et maintenir la qualité de l’air ; protéger le public contre l’exposition aux contaminants atmosphériques toxiques ; fournir des approches novatrices pour se conformer aux règles et règlements de la pollution de l’air. Venues en soutien, des vedettes de Hollywood avaient même pris fait et cause pour la Toyota Prius, la première voiture hybride.

Mais l’action du CARB a été retardée à plusieurs reprises par les tribunaux qui ont défendu la liberté d’entreprendre (des lobbies de l’automobile et du pétrole notamment) par rapport à une réglementation restrictive.

Le rail californien reste très présent… dans les films de Buster Keaton ! Mais en 2009, dans le cadre de l’American Recovery and Reinvestment Act, une politique typiquement rooseveltienne de grands travaux anticrise, le président Obama a lancé un plan stratégique pour la grande vitesse ferroviaire aux États-Unis.

Buster Keaton, maître cascadeur.

En Californie, le programme high-speed railway (train à grande vitesse) est un partenariat public-privé associant l’État fédéral (ARRA, Rail Trust Fund), l’État et les grandes villes de Californie (Train Bond Act for the 21st Century) ainsi que diverses entreprises du secteur privé.

Le financement des travaux est prévu entre 2014 et 2028, pour un total de 17,2 milliards de dollars. En 2015, la première pierre du chantier a été posée. Les premiers trains sont attendus en 2022. Ceux-ci seront fabriqués aux États-Unis. En outre, un second projet entièrement privé concerne une liaison Los Angeles–Las Vegas.

L’irruption d’Hyperloop

L’affaire semble donc entendue pour les liaisons interurbaines : grâce à un puissant montage fédéral-local, la Californie roulera à grande vitesse et prendra des parts de marché à l’avion comme à la voiture. Mais dans cet État dont la devise est « Euréka ! », les défis impossibles à relever semblent exciter leurs promoteurs.

Elon Musk. Heisenberg Media/Wikimedia, CC BY

En 2012, Elon Musk, déjà fondateur de PayPal, patron de Tesla (son usine de batteries, la plus grande du monde, est en cours de construction) et du projet SpaceX (tourisme spatial, conquête de Mars), reproche au projet de réseau ferroviaire grande vitesse de Californie d’être « le plus lent de sa catégorie et le plus cher au kilomètre ».

Il annonce la création d’Hyperloop, un système de transport à 1 200 km/h avec des capsules placées dans un tube, flottant sur un coussin d’air et avançant grâce à un champ magnétique généré par des moteurs à induction.

Le premier projet concerne Los Angeles–San Francisco avec un temps de parcours annoncé de 30 minutes (en avion, il faut aujourd’hui entre 1h15 et 1h30) ; il pourrait être opérationnel en 2020 avec un billet vendu 20 dollars !

Les tubes seront placés sur des pilotis afin de ne pas générer de coupures pour les circulations et les activités au sol, pour limiter les acquisitions foncières et pour disposer d’une résilience anti-sismique optimale. La Suède, la Slovaquie, les Émirats arabes unis sont intéressés, tout comme le Canada avec la start-up Transpod… Et la ville nouvelle de Quay Valley projetée entre Los Angeles et San Francisco finaliserait le prototypage sur une boucle de 8 km.


(Vidéo Franceinfo, mai 2016).

Questions en suspens

Les trains à grande vitesse circulent au mieux à 320 km/h en France et 350 km/h en Chine. Au-delà de ces vitesses, les contraintes augmentent de manière exponentielle (consommation électrique, usure du matériel roulant, des caténaires, des rails…).

Il est possible de rouler à 574,8 km/heure puisque tel est le record du monde de la SNCF établi en 2007. Mais cela semble improbable commercialement. C’est pourquoi le Maglev japonais et le Transrapid allemand proposent la sustentation magnétique.

Le Japon a annoncé un gigantesque plan de travaux publics de 80 milliards d’euros pour une liaison Tokyo-Nagoya avec une vitesse commerciale de 500 km/h, et 360 km effectués en 40 minutes au lieu de 90. Quant à Siemens, après des échecs en Allemagne, Suisse et Chine (à l’exception de la liaison de l’aéroport de Shanghai-Pudong), son programme de la sustentation magnétique a été abandonné.

Il est donc extrêmement difficile d’imposer un système en rupture avec l’existant. En France, on se souvient de l’échec de l’Aérotrain de l’ingénieur Bertin dans les années 1960-1970. Et aujourd’hui, lorsqu’on évoque un transport de masse, le gain de temps obtenu pendant le trajet n’est plus une préoccupation majeure par rapport aux coûts et au temps total du déplacement de porte à porte.

Le projet du MIT pour Hyperloop.

La technologie de l’Hyperloop est d’autre part loin d’être mature et on reste un peu sidéré par des annonces d’exploitation commerciale pour 2020. Certes, le MIT de Boston a pris le dossier en mains et un prototype sommaire a « roulé » en mai 2016. Un test à 1 200 km/h est attendu. Mais ensuite ?

Enfin, le financement semble aléatoire. Le retour sur investissement des infrastructures se compte en dizaines d’années, alors que les Californiens ont l’habitude de prendre des risques pour des start-up pouvant faire d’eux rapidement des milliardaires.

Mais Elon Musk est un patron charismatique de la Silicon Valley : fort de ses succès comme de ses projets, il saura certainement drainer de l’argent vers Hyperloop.

The Conversation

Raymond Woessner, Professeur de géographie, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Mais où est passée Madame Numance dans « Les âmes fortes » de Jean Giono ?

Alina Reyes, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Dans Un roi sans divertissement, publié deux ans plus tôt, des jeunes filles disparaissaient mystérieusement, mais il y avait un personnage pour élucider l’affaire. Pourquoi, dans Les âmes fortes, n’y en a-t-il pas pour enquêter sur la disparition de madame Numance ? Il semble que par cette chronique Giono ait décidé de rendre le lecteur « sot comme une bûche », ainsi que le dit Thérèse après avoir envoyé Firmin transformer la réalité par un faux témoignage sur la cause d’un incendie.

« Tout le monde était décontenancé, même l’ouvrier agricole. Il savait que c’était lui qui avait mis le feu. Il n’y comprenait plus rien. Il en devint sot comme une bûche. Les gendarmes ne savaient plus où pendre la lampe. J’étais seule à savoir la vérité. Je jouissais. »

Oui, c’est un coup pendable de cet ordre que Giono fait aux lecteurs tout au long de cette chronique, changeant sans cesse, par tous les moyens, ce qu’il présente comme l’exposé de la réalité. Tout « décontenancé » lui aussi par ces tours incessants, dans ce terrain mouvant, le lecteur ne songe même plus à protester ni à demander des comptes quand l’auteur l’extorque en faisant disparaître ce personnage essentiel, madame Numance, de façon tout à fait improbable et même invraisemblable puisque nul ne s’avise de la chercher, ne serait-ce qu’un peu – l’échappée panique de Thérèse n’ayant rien d’une enquête de police. Au lecteur, donc, d’en rester sot comme une bûche que l’auteur n’a plus qu’à mettre au feu, ou d’échapper à ce sort en faisant le travail.

« Oh ! » dit-il

Le conte d hiver.

Où trouver la réponse ? The answer, my friend, is blowin’ in the wind, chante le poète Bob Dylan. C’est-à-dire dans l’esprit. Dans l’esprit des mots. « Oh ! », dit le serviteur du Conte d’hiver de Shakespeare : cela suffit à constituer l’épigraphe des Âmes fortes. À quel moment de la pièce le personnage du Servant prononce-t-il ce « O » ? En annonçant à son maître le vieux berger que se tient à la porte un colporteur qui « chante toutes sortes d’airs plus vite qu’on ne peut compter de l’argent », et qui, avec ses ballades, vend ses marchandises hétéroclites et de toutes les couleurs « comme si c’étaient des dieux et des déesses » (IV, 4). Ne serait-ce pas aussi ce que fait Giono, baladant le lecteur par toute une variété de chansons (d’histoires fausses), d’airs (de styles) et de paroles (de récits), qui se contredisent et paraissent tantôt sérieux, grotesques ou mystérieux comme la geste de dieux ?

Intrigués par madame Numance première version, les gens, est-il raconté, épiaient chacun de ses moindres mouvements comme s’ils étaient des signes : c’est exactement ce qu’on fait avec le divin. Et Giono ne laisse pas les lecteurs sans signes : cette épigraphe, pour commencer.

Puis : que dit ce nom, Numance ? Certes c’est celui d’une ville dont tous les habitants préférèrent mourir plutôt que de céder à leurs assiégeants romains, et qui inspira une pièce à Cervantès, auteur admiré de Giono ; et le sort des Numance peut être rapproché de celui de cette cité. Mais n’entend-on pas aussi dans leur nom le latin numen, qui signifie la volonté divine ?

Ces Numance ne seraient-ils pas, un peu comme les produits du colporteur annoncé par le « O » du Servant, des figurations des dieux ou de Dieu, voire leurs instruments dans ce village, et leur servante, Thérèse, n’est-elle pas une caricature de « servante du Seigneur » ou servante de Marie ? N’est-ce pas par cette numance, cette mystérieuse actance, que les âmes vont être amenées à se révéler, dans tous leurs combats secrètement apocalyptiques ?

Le sens biblique

Mais alors Giono se garde bien d’en faire des allégories monosémiques. Il est tout aussi possible de les lire en rapport avec le sens du divin biblique ou évangélique que d’y reconnaître des évocations du panthéon grec. Du côté monothéiste, nous avons en donateur d’Éden (pavillon et jardin), en dispensateur de cailles qui, mieux encore que dans la Bible, « tombent rôties », et en secret et apparemment bienveillant ordonnateur des sorts, un joueur de billard : monsieur Numance, ombre et obombration de son épouse à laquelle il est étroitement uni en toute chasteté (comme le verbe à l’esprit.

Les âmes fortes (Livre de Poche).

Et c’est Thérèse qui comme Jésus vient incarner cet amour dont la privation de chair expliquerait aussi toute l’affaire autrement dans une dimension plus basse, psychanalytique), monsieur et madame Numance se dépouillant, se vidant d’eux-mêmes dans une kénose à laquelle nul ne comprend rien. Après avoir été d’abord partiellement ruiné, il se fait plus discret, devenant quasiment un dieu caché, œuvrant en solitaire sur un vieux billard qu’il a « reprisé » dans une salle à l’abandon appelée « l’hôpital » : voilà un dieu qui joue son éternelle partie « par la bande » mais consent à réparer et n’abandonne pas le monde – du moins jusqu’au moment où, par « coïncidence » dit-il, en quelque sorte comme par ricochet, mais aussi comme annoncé par Nietzsche, il meurt.

Quand Dieu est mort, madame Numance, qui sans doute était sa grâce, disparaît. C’est aussi simple que cela. La trinité mère-fille-esprit se défait.

Apparitions, disparitions, dérision, diversions

Thérèse, qui pouvait à son contact jouer le rôle d’une sainte Thérèse, perd son rôle dans la comédie. Madame Numance lui était apparue comme aux autres selon le mode habituel des apparitions de la Vierge Marie : « brusquement sans être venue elle était là ». Et tout aussi brusquement elle a disparu (montée au ciel ?)

Thérèse qui elle aussi, en miroir, avait pu figurer une Vierge à l’enfant (dont le pasteur, en bon protestant, se méfiait) dans ce théâtre (« je figurais comme une Sainte Vierge dans sa niche » – malice de Giono/Thérèse faisant signe à la fois vers la Sainte Vierge et vers la chienne), finit, passé le temps des apparitions, par se retirer très classiquement dans une sorte de cloître, à Clostres, où ne se trouvent qu’une église et une auberge, à mi-hauteur entre terre et ciel – avant de se remettre sur les rails d’une nouvelle vie sur le chantier de construction du chemin de fer.

Tout cela toujours sur le mode de la farce, de la parodie, de la dérision, de l’inversion, qui n’empêche pas la profondeur du sens, au contraire. Thérèse, qui rêve d’une machine à coudre Singer (pour singer le monde en le cousant de fil sombre comme le fait Giono lui aussi sans machine à écrire – texte et tissu, étymologiquement, sont un même mot) se compare à la tour de Babel : n’est-ce pas par là que Dieu punit les hommes de leur prétention par la confusion des langues, et n’est-ce pas aussi ce que fait l’auteur dans ce livre, dérouter l’homme en introduisant la confusion dans les langues, les récits et les expressions ?

Et ce Reveillard qui se taille « la part du lion » (de Juda ?) et au-delà, n’est-il pas celui qui réveille les morts et exige leurs comptes au jour du jugement dernier ? Il est plus difficile à un riche d’entrer au paradis qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille : celui que Reveillard enrichit sur terre perd la grâce. Ce qui explique la tranquillité avec laquelle les Numance s’attendent à voir arriver cet huissier : en vérité ils n’ont rien à en craindre, son action n’est que l’effet de leur volonté et il n’emporte d’eux que ce qui est périssable, alors que Firmin, transformé en Judas par manque de foi, de confiance, et par appât du gain, Firmin qui a tout gâché par sa méfiance et ses manigances, a désormais l’enfer dans l’âme et va finir dans les déchets de l’histoire.

« Je ne toucherais plus ton ventre pour tout l’or du monde », lui dit Thérèse. Ce ventre qu’il doit désormais tenir constamment ceinturé pour empêcher qu’il ne se déchire – et ne répande ses entrailles comme celui de Judas après qu’il eut perçu « l’or du monde », qui n’est pas seulement de l’argent mais aussi tout ce qui permet d’y briller.

Déméter, Perséphone et Hadès

Madame Numance figure aussi bien Déméter, déesse de la nature, et Thérèse sa fille Perséphone, qui inspire également Le conte d’hiver de Shakespeare. La jeune femme n’est-elle pas l’épouse d’un Hadès de bimbeloterie, Firmin, forgeron comme le dieu des Enfers, Firmin qui a enlevé sa femme et la met plus bas que terre (Firmin qui bat Thérèse comme l’enclume après qu’il l’a fait descendre par l’échelle du château) et qui a dû se laisser convaincre par Zeus de ne pas la garder pour lui seul ?

Les sempiternelles promenades de madame Numance, qui d’ailleurs s’appelle Sylvie, c’est-à-dire Forêt, dans la nature, ne figurent-elles pas l’errance mythique de Déméter à la recherche de sa fille ? Laquelle, comme les fleurs, comme la violette dont Thérèse se parfume, finit toujours par revenir à la vie, plus forte que tout, plus forte âme que tout, quel que soit le régime des nécessités qu’elle assume : Thérèse nietzschéenne qui dit « danser sur la corde raide » a trouvé « la marche à suivre », celle de la vie, qui est chemin et vérité même quand elle invente des fictions.

Dès lors, une fois disparue la grâce de Dieu (puisque tous les sens du texte se chevauchent), que reste-t-il ? Toujours la grâce, revenue, intériorisée. « Pourquoi voudrais-tu que je ne sois pas fraîche comme la rose ? » Ce sont les derniers mots du livre, prononcés par une Thérèse mariale en dépit de tout, peut-être parce que, lavée par la parole, par son récit elle a fait, comme le dit Kafka de l’écrivain, « un bond hors du rang des meurtriers ». Ainsi que le furet auquel elle s’est comparée, elle passe couramment de sous terre à sur terre et sous le ciel, et pour paraphraser la chanson, l’âme forte de la numance en elle, devenue nom commun, elle est passée par ici, elle repassera par là, jouissant de « la libre pratique de sa souveraineté ».

À la fin il neige – n’est-ce pas, comme Un roi sans divertissement, un conte d’hiver ? Mais dans la pièce de Shakespeare aussi, la reine qu’on avait dite morte se révèle en fait être toujours vivante.

Entre Autolycus, chantant.
« Quand apparaissent les premiers narcisses,
Avec, hey ! La gueuse sur la vallée,
Alors vient la saison du régal,
Le sang rouge régnant dans l’enclos blanc de l’hiver. »
William Shakespeare, « Le Conte d’hiver », IV, 3.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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