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Ouvrage des PuPS

Les Décors de Molière, 1658-1674 par Philippe Cornuaille

Molière, figure centrale du théâtre français, auteur incontournable dès l’école primaire, mondialement connu et reconnu, a été étudié maintes fois, sa vie et son œuvre disséquées, analysées, racontées dans d’innombrables travaux. Philippe Cornuaille, ancien comédien et décorateur de théâtre s’est penché sur un aspect très peu étudié de Molière : ses décors.

Les décors avaient pourtant une importance considérable pour Molière pour qui la mise en scène de ses spectacles a pu bénéficier de prouesses techniques inédites à l’époque, notamment grâce au soutien financier de Monsieur, frère de Louis XIV.

Philippe Cornuaille souligne que « l’aspect matériel est revenu au goût du jour dès la première moitié du XVIIe siècle. Pourtant, aucun ouvrage entièrement consacré aux décors de Molière n’avait encore trouvé sa place au sein de la somme considérable de travaux dédiés à cet auteur. Ce fut donc un projet exaltant à entreprendre  ».

  • Redécouverte du Paris d’autrefois

Dans une première partie, l’auteur se place dans une perspective historique en expliquant ce qu’étaient les techniques pour concevoir décors et effets dans le théâtre du XVIIe siècle. Il envisage toutes les possibilités scéniques existantes alors. C’est l’occasion de passer en revue toutes les grandes salles parisiennes de l’époque, l’Hôtel de Bourgogne, le théâtre du Marais et la salle du Petit-Bourbon, autant d’endroits qui n’existent plus et qui font découvrir un autre Paris du théâtre, passionnant. En s’appuyant sur de nombreux documents d’époque, iconographies détaillées jusqu’ici non exploitées, le lecteur se plonge dans la vie d’une troupe au XVIIe siècle. L’auteur reconstitue de manière pédagogique et précise une architecture scénique type de cette époque.

Une fois ce décor contextuel planté, la deuxième partie du livre s’intéresse aux comédies de Molière créées à la ville. Philippe Cornuaille, à partir de très rares témoignages (un manuscrit exceptionnel concernant Le Festin de pierre et quelques mémoires présentées par des fournisseurs) mais surtout du texte lui-même, reconstitue la scène telle que Molière la concevait. En effet, selon l’auteur « la plupart du temps, c’est la fonction même du décor induite par l’action qui nous aide à le visualiser. Il est en effet possible de cadastrer des périmètres où le décor prend toute son importance, tant il est lié à l’action. Les exemples de L’École des maris et de L’École des femmes sont frappants avec le déplacement parfois progressif, parfois brutal, d’un endroit à un autre, d’un décor de maison vers un autre décor. Le regroupement des comédies par thème – carrefours de rues, intérieurs, changements de lieux – nous aide à mieux discerner une évolution dans tel ou tel type de scénographie et souligne l’importance que pouvait accorder Molière à la fonction dramaturgique d’un décor. »

  • Molière : un metteur en scène visionnaire

La Fontaine, Félibien ou la Gazette donnent un luxe de détails sur les décorations de la plupart des comédies de Molière. Les décors et la scénographie prennent alors une forte valeur ornementale et spectaculaire. Des gravures publiées à grands frais à l’occasion de divertissements royaux restent les uniques représentations visuelles crédibles de certaines mises en scène, comme ces illustrations de Georges Dandin ou de La Princesse d’Élide. Il est alors facile d’imaginer le faste et la grandeur de certaines des représentations de Molière, surtout celles qui avaient lieu devant la Cour.

Tous les éléments présentés par l’auteur, d’une grande variété, permettent de démontrer le goût et le talent du grand spectacle de Molière. Les grandes pièces de Molière font depuis longtemps gloser à l’envi. Mais on a toujours eu un peu trop tendance à encenser l’auteur et à occulter le metteur en scène. Philippe Cornuaille fait découvrir Molière en tant que metteur en scène, imaginatif et visionnaire.

Ce livre ne s’adresse pas qu’aux amateurs de théâtre, il est à la portée de tous et fait vivre les coulisses des spectacles de Molière avec une multitude de détails et d’anecdotes. Philippe Cornuaille précise : « Ces travaux de recherche sont à prendre comme un complément d’une étude beaucoup plus approfondie de l’œuvre littéraire ; ils en sont, à mon sens, inséparables. Ils peuvent aussi revaloriser un ensemble de pièces ignorées, et aider à trouver un liant, en contrechant, dans une série disparate ; et peut-être donneront-ils, grâce à ce calque qui se superpose au texte imprimé, des « yeux pour découvrir dans la lecture tout le jeu du théâtre[1] », avec ses images et ce mouvement turbulent de la scène. »

CORNUAILLE P., Les Décors de Molière, 1658-1674, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2015
Nombre de pages : 350



[1] Molière, L’Amour médecin, « Au lecteur », Paris, Théodore Girard, 1666.

La lettre de Paris-Sorbonne

En savoir plus...

Philippe Cornuaille a travaillé comme machiniste, éclairagiste et constructeur de décors de théâtre dès le début des années 1970, puis fut comédien dans la troupe de Jean Le Poulain pendant près de 10 ans. Après avoir été directeur du service de presse de France Inter, de l’Opéra-Bastille et du Festival international de musique et de danse d’Aix-en-Provence, il se consacra ensuite à la décoration avant d’entamer des études littéraires à la Sorbonne. Il a soutenu sa thèse en janvier 2013.