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Choc et échange épidémiologique : Espagnols et Indiens au Mexique

Vendredi 1er décembre 2006
14 heures
A Malesherbes, Amphithéâtre 111
108, Bd malesherbes 75017 Paris

- Mme Nathalie PINJON BROWN soutient sa thèse de Doctorat :

- Choc et échange épidémiologique : Espagnols et Indiens au Mexique

- En présence du Jury :

Mme BERNARD (PARIS 10)
Mme BÉNAT-TACHOT (U MARN VAL)
M. CLEMENT (PARIS 4)
M. DUVIOLS (PARIS 4)
M. FROMENT (MUSEE)

- Résumés :

La découverte de l’Amérique signifia la rencontre puis le mélange de deux mondes biologiques différents, ancien et nouveau. Cet échange épidémiologique conduisit à la disparition de la quasi-totalité des populations du Mexique central en à peine un siècle. Ce heurt entraîna une expansion rapide et une hégémonie militaire et économique des Espagnols et mena également à la ruine des structures sociales et religieuses indigènes. Les Mexicas connaissaient la maladie et les moyens de lutte contre d’éventuelles épidémies mais ils n’avaient jamais auparavant fait l’expérience des terribles pathologies européennes apportées par les Espagnols vagues après vagues. De 1520 à 1596, les épidémies affaiblirent considérablement la résistance des Indiens face à la domination extérieure. Ces échanges furent néanmoins bilatéraux : les Espagnols traversèrent eux aussi une période certes brève mais funeste à leur arrivée dans le Nouveau Monde. En outre il semblerait, d’après les contemporains espagnols, que cette découverte ait coïncidé avec sinon engendré la terrible épidémie de « syphilis » dans l’Europe du temps.

Epidemiological shock and its aftermath : The Spanish and Indians in Mexico (1520 - 1596) The discovery of America is synonymous with the encounter and eventually the intermingling of two biologically different worlds. Within the span of a century, such epidemiological exchanges led to the demise of almost all the populations living in Central Mexico. This facilitated both the rapid expansion of Spain’s military and economic hegemony and the ruin of indigenous social and religious structures. Prior to the landing of the Spanish, the Mexicas had experienced diseases and had even devised ways of combatting them but they had never been confronted with the deadly pathologies brought over from Europe which came in wave after wave. From 1520 to 1596, the epidemics considerably weakened the resistance of the Indians to outside ingerence. The epidemiological exchange was reciprocal for the Spanish expedition parties also experienced violent though brief periods of sickness and disease. In addition, numerous Spanish chroniclers related that the discovery of the New World coincided with, if not to say caused, the outbreak of syphilis in Europe itself.

- Position de thèse :

Les civilisations précolombiennes vécurent pendant des millénaires isolées du reste du monde tandis que les autres sociétés, en Afrique, en Asie et en Europe connaissaient, malgré les distances, le jeu des diffusions culturelles et des influences réciproques. Lorsque les Espagnols découvrirent en Amérique une humanité autre, leur stupéfaction fut intense. Or ce heurt, au XVIème siècle, de deux mondes radicalement étrangers coïncide aussi avec la rencontre de deux mondes biologiques différents. Dans la société amérindienne l’évolution du rapport entre les pathogènes et les hommes a suivi des voies totalement indépendantes de celles de l’Ancien Monde. Les mutations, les changements écologiques et les migrations ont pu entraîner des épidémies telles que la Peste Noire en Europe. En Amérique, une certaine stabilité écologique tendait à créer un équilibre et une tolérance mutuelle entre les hôtes humains et les parasites. Certes, les documents anciens attestent de l’existence de maladies fatales sur le sol du Nouveau Monde bien avant l’arrivée des conquistadores et ses habitants mouraient d’infections diverses. L’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde a entraîné l’une des catastrophes démographiques les plus graves. La Conquête signifia l’afflux régulier d’hommes, de femmes et d’adolescents de l’Ancien Monde, qui provoquera de nouvelles et persistantes ondes de choc parmi les populations indigènes. Les Indiens d’Amérique ont eu le dangereux privilège de bénéficier de la plus longue isolation du reste du monde. Génération après génération, les Indiens ont vécu, ont été élevés et sont morts sans aucun contact extraaméricain, développant alors des cultures qui leur étaient propre, ainsi qu’une tolérance pathologique limitée aux maladies « américaines ». Lorsque Christophe Colomb mit fin à l’isolation des Amériques mettant en contact les deux continents, il cassa cet équilibre. Les Indiens furent victimes d’un ennemi invisible que les Espagnols transportaient dans leur souffle et dans leur sang. L’ « invasion » de l’Amérique par les Européens ne fut donc pas seulement humaine : les hommes véhiculèrent avec eux des parasites, des bactéries et des virus auxquels les indigènes, extrêmement vulnérables à ces « nouveaux » organismes pathogènes, succombèrent en masse faute de défenses immunologiques adéquates. Les maladies déjà mortelles dans le Vieux Monde furent d’autant plus fatales dans le Nouveau, en outre, les maladies bénignes du Vieux Continent, comme les maladies infantiles devenues banales en Europe, devinrent mortelles dans le Nouveau Monde. Il existe en effet une réelle différence entre une épidémie d’une maladie connue au sein d’une population déjà accoutumée et les ravages causés par la même maladie lorsqu’elle s’attaque à une communauté dépourvue d’immunité contre elle. Cette destruction impitoyable se produisit des milliers de fois à partir du XVIème siècle à chaque fois qu’un habitant du Nouveau Monde entrait en contact avec un Européen ou avec un autre Indien malade. La principale conséquence de l’expansion européenne fut le déclenchement d’une série d’épidémies mortelles. La contagion a commencé dans différentes régions de l’Amérique, puis s’est répandue largement à de nombreuses autres régions. Les microbes ont sans doute été les acteurs les moins connus mais aussi les plus importants de l’histoire du Mexique central depuis la Conquête. Les maladies européennes apportées par les Espagnols ont marqué les grands événements de l’histoire de la région et aussi la vie quotidienne de ses populations. Curieusement l’événement que constituent les épidémies à travers le temps et sa réponse sociale est une phase peu connue de l’histoire des Mexicas. L’étude de ces facteurs épidémiologiques et leur influence sur l’évolution de l’organisation politique, économique, sociale et culturelle de cet empire est d’un intérêt extraordinaire. Le récit de la relation entre l’histoire sociale et biologique des Mexicas sur le plateau central soulève de nombreux points d’interrogation aux historiens de l’Amérique espagnole coloniale. Parmi ces interrogations, la question centrale demeure celle des conséquences de cette collision biologique entre deux cultures si différentes l’une de l’autre. Il est donc nécessaire de repenser, à travers les documents historiques qui nous sont parvenus, les arguments sur le rôle de la maladie dans la culture et la modification des comportements chez les Mexicas. Cette étude n’est donc pas à une histoire des épidémies ni un enregistrement fidèle d’un passé réel mais une analyse de l’image projetée par les témoins du XVIème siècle des événements épidémiologiques et de leurs effets. Car loin de représenter uniquement une catastrophe démographique dramatique, les épidémies ont marqué et modifié profondément et à jamais les comportements des Mexicas dont les sources du XVIème siècle se font perpétuellement l’écho. Les sources documentaires, où nombre d’événements sont consignés, sont la meilleure façon d’estimer la portée des épidémies sur les mentalités car les découvertes archéologiques et les céramiques demeurent insuffisantes. Des nombreux récits de la Conquête qui s’offrent à nous, il est intéressant d’analyser les documents textuels et pictographiques espagnols et indiens du XVIème siècle car ces textes et ces images fournissent les premières perceptions et les premiers jugements des Espagnols et des Mexicas sur les événements. Force est de constater que l’étude relative à l’existence de pathologies infectieuses et contagieuses à l’ère préhispanique conduit à réinstaurer le débat sur l’état de santé des Mexicas à la veille de la Conquête. Le portrait dressé par les premiers témoins oculaires affirmant que les Indiens étaient dénués de maladies tend à s’assombrir à l’analyse des documents anciens. Certes, l’absence de documents écrits nous prive de témoignages préhispaniques sur les maladies contagieuses et épidémiques au Mexique mais les textes coloniaux nous indiquent néanmoins que le Mexique central, à la veille de la Conquête, était un terrain vierge pour les nouvelles infections mais en aucun cas un terrain dénué de maladies. Ses habitants mouraient d’infections diverses contre lesquelles l’arsenal thérapeutique des médecins locaux était parfois impuissant. Il apparaît que des pathologies contagieuses et infectieuses étaient répandues, citons entre autres les maladies des voies respiratoires, les pyrexies, les syndromes diarrhéiques et les troubles gastro-intestinaux. Quant à l’existence d’épidémies, l’analyse des documents anciens conduit à un constat essentiel : il existe dans l’histoire de la population mexica quelques cas de maladies sérieuses et étendues, au moins dans les deux cents ans qui ont précédé la Conquête. Ces événements furent décrits par les auteurs du temps, descendants directs des Mexicas, qui désirèrent consigner ces épisodes importants de leur histoire dans des manuscrits, soucieux de transmettre leur souvenir afin qu’il soit conservé dans la mémoire collective. D’après ces documents il est vraisemblable, contrairement à une idée répandue dès le XVIème siècle, que des épidémies ont existé à l’ère préhispanique. Certes, il demeure très difficile de préciser à quelle maladie de nos classifications modernes correspond chacune des pathologies mentionnées. Cette analyse a également permis de mettre en relief l’étroite association entre une production agricole maigre, la famine et les épidémies ; il semblerait en outre que les maladies virales graves étaient probablement absentes en dehors de ces contingences. Des épidémies ont vraisemblablement existé avant la Conquête mais leur nature ou leur impact n’est nullement comparable aux épidémies coloniales. A la lumière de l’examen de différents éléments, il apparaît que les conditions de vie des Mexicas à la veille de l’arrivée des Espagnols ont considérablement permis d’endiguer l’existence et l’extension de telles pathologies. Une solide hygiène publique contribua à minimiser l’incidence et la gravité des maladies, et même si Mexico-Tenochtitlán était une ville densément peuplée, ces mesures ont probablement été très efficaces. De plus, l’on recense très peu de famines au Mexique central en comparaison avec la somme des famines en Europe à cette période, il semblerait également que la population indigène disposait d’une alimentation plutôt variée et d’une nutrition adéquate, ce qui représente un élément essentiel dans la prévention et la lutte contre les maladies.
A la lumière de ces récits, les conséquences psychologiques des épidémies coloniales dans la région au XVIème siècle furent d’autant plus grandes sur les Mexicas qui n’avaient jamais fait l’expérience d’épidémies d’une telle ampleur auparavant. Les épidémies tueuses tendaient à éclater en vagues, il est possible d’en recenser treize pour ce siècle du contact, certaines étaient extrêmement virulentes, d’autres plus bénignes. Trois épidémies sont mentionnées de manière indépendante dans plusieurs sources, ce qui nous permet de penser que ces trois épisodes ont été particulièrement graves en termes de nombre de décès. La première en 1520 semble avoir été causée par un seul agent pathogène, vraisemblablement la variole, et fut très funeste. La seconde, en 1545, qui est peut-être la conjonction de plusieurs maladies fut selon les documents tout aussi meurtrière. Enfin, la troisième en 1576 aurait été très dévastatrice et toucha ceux qui avaient survécu aux vagues précédentes.
Les premiers colons espagnols du Nouveau Monde n’ont pas été épargnés par la maladie. Les premiers arrivants ont traversé des jours funestes, parfois des semaines ou même des mois de famine, de maladie et de mort prématurée. Il apparaît que certains étaient malades durant de longues semaines ce qui nécessitait en outre de longs et fréquents arrêts leur permettant une relative récupération. La susceptibilité des Espagnols aux maladies a probablement été accentuée par un nouveau climat et un nouveau régime alimentaire. L’examen de l’itinéraire qu’ils empruntèrent explique nombre de ces pathologies : il part des régions côtières, où le soleil est de plomb et les nuits étouffantes, et se poursuit sur le haut plateau central mexicain, où la chaleur du jour est moins accablante mais où les températures nocturnes sont particulièrement fraîches et avoisinent souvent zéro degré.
Il demeure cependant qu’une maladie restait ancrée dans l’esprit des contemporains espagnols comme étroitement liée à la découverte des Indiens du Nouveau Monde. Il est probable, d’après les documents du temps, qu’un autre choc épidémiologique se soit produit au cours de la même période de l’autre côté de l’Atlantique. Dès le début du XVIème siècle, nombre d’auteurs espagnols soupçonnent clairement l’épidémie qui éclata en 1493 à Barcelone d’être une maladie nouvelle importée des Indes. Peu d’auteurs ayant relaté la Conquête espagnole se sont étendus sur l’importance et la nature des contacts entre les Espagnols et les Indiennes du Nouveau Monde, l’on constate néanmoins que ce sont précisément les rapports charnels entre les Indiennes et l’équipage de Colomb qui furent mis en cause dans l’origine du mal. De 1495 à 1519, la « syphilis » ainsi dénommée connut des formes de gravité extrêmes et une grande contagiosité vénérienne qui suscita la terreur en Europe. Dès avant 1500, le débat faisait rage quant à l’origine de ce « mal nouveau », et c’est finalement la thèse de l’origine américaine qui l’emporta largement parmi les Espagnols. La résolution de l’origine de la syphilis comporte de ce fait un aspect fortement émotionnel et idéologique : l’Ancien Monde pensait avoir été puni de ses excès par cette nouvelle et terrifiante maladie qui accompagnait la découverte d’un monde nouveau. La maladie caractérisée par d’atroces souffrances et un taux de morbidité et de mortalité élevé à la fin du XVème siècle et tout au long du siècle suivant fut désignée sous le nom de « grosse vérole » par opposition à la « petite vérole ». L’analyse des textes anciens et de l’imagerie démontre que les réactions sociales face à l’épidémie différèrent des réactions lors des fléaux médiévaux. A l’examen des documents des XVIème et XVIIème siècles, c’est incontestablement un discours moral qui accompagna la maladie, différant en cela de manière essentielle des épidémies médiévales. La syphilis a été présentée sur le plan moral comme la rançon de l’expansion commerciale, mais aussi comme un juste châtiment de la lubricité des hommes. L’estimation de l’effet démographique des épidémies au Mexique après 1519 est très difficile à établir car nous ne disposons pas des chiffres de la morbidité et de la mortalité durant les épidémies coloniales. Malgré les disparités des estimations, il est cependant indéniable de conclure à une réduction sévère et brutale d’une population importante, et ce immédiatement après la Conquête. La courbe démographique aurait subi au Mexique, après un siècle de Conquête, une chute vertigineuse. Si les chercheurs s’accordent unanimement de nos jours sur le rôle central des maladies nouvelles dans les causes du déclin démographique, ainsi que le rôle majeur des bouleversements culturels et sociaux, la situation était différente dans l’Espagne du XVIème siècle. La destruction des populations indiennes a été largement attribuée à la cruauté des Espagnols non seulement par les historiens protestants de la légende noire mais aussi par des auteurs contemporains espagnols principalement Bartolomé de Las Casas. La part de responsabilité des épidémies fut mentionnée par divers chroniqueurs coloniaux espagnols mais leur signification demeura occultée par la clameur du « Défenseur des Indiens » qui, dans sa Brevísima relación de la destrucción de las Indias, dénonça la cruauté des Espagnols et proclama que la disparition des Indiens résultait des mauvais traitements et des brutalités sadiques des colons. Les effets directs des épidémies sur la société mexica furent immédiats et significatifs. Les modèles de peuplement et la taille des familles furent profondément modifiés. L’abandon des villages consécutif à la fuite des habitants signifia la ruine des anciennes communautés et des traditions antiques. La communauté qui existait grâce à une organisation complexe reposant sur la participation de tous ne pouvait survivre à une telle hémorragie humaine. Les épidémies conduisirent à une déstructuration des rapports sociaux et donc à une perte des points de repère et des anciennes règles de vie qui régissaient l’organisation et le maintien des communautés. La déstructuration ne se limita pas à l’aspect purement social, l’on constate également de profonds bouleversements et des ruptures dans la vie et les revenus économiques des Mexicas. L’ancien système, qui reposait sur un principe de réciprocité et de redistribution pour tous, fut anéanti par la chute démographique et entraîna pour les survivants une augmentation du tribut uniquement en faveur des Espagnols et non plus au profit de la société. Il demeure qu’il n’était pas aisé pour les contemporains espagnols et indiens de fournir une justification au chaos démographique, et c’est précisément à ce point qu’intervient l’explication religieuse. Cette explication était plurielle. D’un côté, les prêtres indigènes tentèrent surtout d’utiliser le pouvoir des épidémies pour convaincre les Indiens récemment convertis de revenir à l’antique religion et ainsi d’éviter le courroux et la furie des anciennes divinités abandonnées. De l’autre, les épidémies fournirent aux religieux espagnols la justification de leur présence et de leur mission auprès des Mexicas dont ils étaient souvent les ultimes interlocuteurs. L’analyse des documents révèle que les épidémies étaient justifiées par l’infidélité ou le manque de dévotion de la part des Indiens au dieu des Chrétiens. Les Espagnols, en particulier les religieux, donnèrent à ce point de la conquête spirituelle un sens aux épidémies que Dieu avait envoyées pour châtier les infidèles, en outre l’imposition de la foi chrétienne aurait donné un sens à la cruauté des maladies.
Il est évident que l’on ne peut quantifier la part des épidémies dans la dépopulation mais il est certain qu’elles ont dans une large mesure provoqué la victoire espagnole et la destruction de l’empire aztèque. Les épidémies ont été des armes redoutables et efficaces (bien plus que les épées) pour les conquistadores même s’ils n’ont pas inoculé sciemment les maladies aux Indiens. Les maladies ont vidé les terres de leurs habitants et ont considérablement affaibli la résistance des survivants. La variole fut la meilleure alliée des Espagnols dans la prise de Tenochtitlán. La fin de l’autonomie politique, économique et culturelle et l’imposition de la religion catholique mena à la désintégration de l’ancienne société indigène ; même les Mexicas qui accordèrent leur aide aux Espagnols et se convertirent au christianisme virent finalement les maladies se retourner contre eux et leur imposer la mort. Les épidémies, en moins d’un siècle, anéantirent la quasi-totalité des habitants du Mexique central, entraînant dans leur sillon l’effondrement de l’univers symbolique traditionnel. Les maladies nouvelles ouvrirent la voie à la conquête militaire puis à la conversion des Mexicas.

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