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De l’Antiquité classique à la poésie symboliste : recherches sur les "Poèmes conviviaux" de Giovanni Pascoli (1904)

Mardi 5 décembre 2006
14 heures 30
A la Maison de la Recherche, Salle D116, 1er étage
28, rue Serpente 75006 Paris

- Mme Francesca SENSINI soutient sa thèse de Doctorat :

- De l’Antiquité classique à la poésie symboliste : recherches sur les "Poèmes conviviaux" de Giovanni Pascoli (1904)

- En présence du Jury :

M. COLETTI (GENES)
M. CONTORBIA (GENES)
M. GENOT (PARIS 10)
M. LIVI (PARIS 4)
M. PERUGI (GENEVE)

- Résumés :

Cette étude des Poemi conviviali se fonde sur l’analyse des prémisses esthétiques et philosophiques de l’œuvre. Le chapitre I analyse les thèmes primordiaux dans le système du poète, tels que le passé, la tradition classique greco-latine, l’enfance au sens psychologique et historique. Après avoir déterminé la poétique qui est au fondement des Poemi conviviali, le chapitre II définit les notions de « rêve » et de « songe poétique » au sein de la production de Pascoli, tant en prose qu’en poésie ; celles-ci s’avèrent, en effet, très importantes pour cerner non seulement l’inspiration mais aussi la structure interne des Poemi conviviali. Après avoir éclairci les théories propres à Pascoli, on analyse, vers par vers, « Solon », « Il cieco di Chio », « La cetra di Achille », « Le memnonidi » et « I gemelli », en réservant un long développement au personnage d’Achille, alter ego du « fanciullino ». L’approche philologique permet d’apprécier les rapports entre la poésie de Pascoli et les hypotextes classiques, ainsi que les expressions de son symbolisme « fin de siècle ».

This research on the Poemi conviviali focuses on the analysis of the work’s esthetical and philosophical aspects. The first chapter is devoted to a thorough examination of the subjects that are the fundamentals of the author’s poetics and thought, namely the past, the classical tradition and childwood, both in psychological and historical perspectives. After understanding the basics aesthetics of the Poemi conviviali, the second chapter defines the concepts of « dream » and « poetical dream » in Pascoli’s production, both in prose and in verses ; these are key concepts since they allow a better understanding of the inspiration as well as the internal structure of the Poemi conviviali. After explaining the theories of the authors, five poemes are analysed vers by vers ; they are « Solon », « Il cieco di Chio », « La cetra di Achille », « Le memnonidi » and « I gemelli ». Furthermore a chapter is devoted to examine the character of Achilles, alter ego of the « fanciullino ». The philological approach of this research helps clearly see the link between Pascoli’s poetry, and his classical models, as well as his own late-century symbolism.

- Position de thèse :

Nous avons étudié les Poemi conviviali de Giovanni Pascoli à la lumière des prémisses de l’œuvre : la littérature gréco-latine en tant que sujet du recueil et paradigme esthétique absolu, la réflexion philosophique et métalinguistique sur le mythe classique et sur la pensée mythique, la critique du positivisme et du matérialisme en vue de l’élaboration d’une utopie poético-sociale. Le chapitre I, L’esthétique de l’antique, est consacré à l’étude des textes en prose où le poète expose sa conception du passé, pris en tant que mémoire collective et mémoire individuelle, ainsi que sa vision du monde classique. Nous recourons à la notion d’‘antique’ pour distinguer le passé en tant que concept propre à la réflexion esthétique de Pascoli du passé classique au sens historique et littéraire. Par cette notion, nous faisons référence au monde gréco-latin en tant qu’archétype de la condition originelle, celle qui est propre au « petit enfant » pascolien. Ce chapitre plonge donc au cœur de la structure du recueil, où l’on peut distinguer un premier parcours axé sur la recherche des racines de la civilisation occidentale, et un second, métalinguistique, qui vise à une nouvelle fondation de la poésie moderne sur le paradigme de la poésie antique, c’est-à-dire la poésie originelle.
Ce chapitre tend également à déterminer les rapports que cette œuvre entretient avec les poétiques contemporaines, notamment le decadentisme, le symbolisme et le Parnasse, et la nouvelle vague d’études critiques et philologiques consacrées à la civilisation classique.
L’étude est ensuite concentrée sur cinq poèmes conviviaux, Solon, Il cieco di Chio, La cetra di Achille, Le memnonidi et I gemelli, qui partagent une même source d’inspiration que nous définissons comme « songe poétique ». Le chapitre II, Celui qui rêve avec le souvenir de choses jamais vues, qui précède l’analyse textuelle de ces poèmes, a pour objet, d’une part, d’éclaircir ce que Pascoli entend par rêve et, d’autre part, d’exposer la relation complexe existant entre souvenir et rêve de l’antique au sein des Poemi conviviali. Ce projet passe par un examen des occurrences et des différentes valeurs de « sogno », tout d’abord dans les proses, ensuite dans les vers des autres recueils, enfin dans l’ensemble des Poemi conviviali. La notion de « sogno », qui est à l’origine du processus de génération et de création de la poésie pascolienne, est aussi à la base de deux parcours de recherche, l’un historico-culturel et l’autre métalinguistique, qui déterminent la macro-structure des Poemi conviviali. Le dessein de l’auteur présuppose le renouvellement de la poésie, appelée à créer des signifiés au moment où la civilisation européenne s’est retrouvée confrontée à l’incertitude de son propre avenir ainsi qu’au vide de l’existence - un sentiment naturellement lié à une époque de transition. En effet, Pascoli s’est proposé de reconstruire le présent et le réel sur des fondements nouveaux, moyennant une parole nouvelle, censée guider l’homme moderne à travers la dernière étape de son évolution : celle qui mène à l’acquisition d’une identité qui comprend l’héritage du passé, en même temps qu’elle en constitue l’accomplissement. Au début de son expérience, Pascoli a confié la tâche d’inspirer cette poésie à l’épopée d’Homére, considérée comme le paradigme de la parole et de la pensée mythique qui caractériserait la condition enfantine. À cet effet, le poète donne des récits et des mythes épiques une lecture philologique rigoureuse, mais qui est à la source d’une vision extatique, autrement dit un « songe poétique ». Puis se donne à voir une véritable remise en cause du songe de l’épopée, tant sur le plan de sa valeur éthique que de son efficacité dans la réalisation de l’utopie sociale pascolienne par la voie de la poésie. Dangereusement hédoniste et illusoire par rapport à la réalité factuelle, celui-ci s’efface devant une source d’inspiration au caractère moins littéraire et moins détaché de l’expérience ordinaire de la vie : la caritas/ajga>ph considérée comme le caractère distinctif de la nature humaine et, par conséquent, le véritable moteur de son évolution.
À l’aune des premières résultats de notre recherche, et afin de rendre compte de la technique et des procédes de cette poétique, la seconde partie dévéloppe une analyse textuelle resserrée sur les cinq poèmes conviviaux précités qui portent le songe de la parole originelle. Car les modèles antiques n’y font pas seulement l’objet d’une expérimentation linguistique, mais aussi d’une profonde réflexion métalinguistique de la part de Pascoli. Nous étudions dans cette partie la mise en œuvre des principes de ‘l’esthétique de l’antique’ au sein de la poíesis conviviale, sur le plan métrique, lexicale, syntaxique et sémantique. Dans le même temps, nous essayons de préciser, au travers de l’analyse des textes, les relations de cette esthétique avec la poétique du rêve au sens pascolien. Il apparaît que le songe de la poésie originelle consiste essentiellement dans la pratique d’un art capable d’endiguer les effets de la mort, aussi bien que les conditionnements que celle-ci exerce sur le destin humain. Dans cet art, la parole n’est pas uniquement souvenir de l’antique ; elle est un signe vivant, une parole-chose. Grâce à la vision onirique du poète, elle parvient à accomplir un véritable retour à la vie de la psyché enfantine qui s’exprime par les mythes antiques. Ce retour qui s’opère par les mots se pose aussi en entité transcendante par rapport à la langue elle-même. L’analyse met ensuite en lumière les procedés formels par lesquels Pascoli a transposé les structures psychiques propres à la pensée mythique des classiques, ainsi que leurs expressions littéraires, dans des récits à valeur allégorique et symbolique. Dans le même temps, nous mettons en évidence les innovations du code métissé que Pascoli a créé à partir du paradigme de l’antiquité gréco-latine. En tant que projet esthétique qui ne laisse aucune place à la mimésis, la poésie ‘conviviale’ n’apparaît pas comme une simple reproduction des modèles classiques, destinée à figurer l’expression de ce désespoir qui est propre à un art ‘décadent’, cristallisé dans le raffinement d’une écriture artificielle. Bien au contraire, la comparaison entre les poèmes pascoliens et leurs hypotextes fait ressortir une poésie qui vise à dévoiler les significations éternelles de la parole et du mythe antiques.
Dans Solon, nous définissons les concepts fondateurs du recueil : la signification métahistorique que Pascoli attribue au banquet classique, l’expérience de la poésie, à la fois « écho » venant de « l’Inconnu » et source d’émotion transfigurant la douleur et la mort, la valeur métalinguistique du « crépuscule » et d’autres termes techniques dont l’emploi est transversal au sein non seulement des Poemi conviviali, mais aussi de l’intégralité de l’œuvre Pascoli. Nous décelons également les composantes culturelles qui participent à la structuration du récit et des personnages aussi bien dans Solon que dans les autres poèmes. Il s’agit, d’une part, du code d’interprétation de l’âme propre à Dante, tel qu’il résulte des études que Pascoli a consacrées à la Commedia, d’autre part des acquisitions de la philosophie contemporaine, notamment de l’évolutionnisme, réinterprété sous un angle tout à fait personnel. De l’influence de ces deux systèmes de lecture de la réalité découlent, au sein des Poemi conviviali, la relevance de la dialectique entre vie active et vie contemplative, de même que la présence de personnages in fieri, complémentaires et doubles l’un par rapport à l’autre. Dans le même temps, nous mettons en évidence les mécanismes de la codification allégorique harmonisant ces composantes hétérogènes et leurs implications au plan ‘supérieur’ des significations symboliques.
De plus, dans le poème Solon, Pascoli donne un exemple très clair du fonctionnement de l’art ‘combinatoire’ et allusif qui est à la base de l’esthétique de l’antique et du rêve de la poésie originelle. Dans ce premier poème, en effet, l’auteur, ne dissimule pas les hypotextes classiques qui nourissent son inspiration. Au contraire, il arbore ses références, afin de mettre au jour, tant sur le plan de la poíesis, que sur celui des contenus, les effets de son rêve qui redonne de l’intérieur une nouvelle signification à la parole des modèles.
Le chapitre Il cieco di Chio étudie l’entrelacs des sujets littéraires et mythiques (l’u[briv et la punition divine qui s’ensuit, l’évocation de l’archétype littéraire du poète aveugle, de Nausicaa et à d’autres passages célèbres d’Homère) avec des réflexions sur la nature de l’inspiration, le songe poétique, et le désarroi de l’âme du poète-enfant face aux contradictions de son désir et, plus précisément, de l’éros. L’analyse des valeurs allégoriques propres aux situations et aux personnages permet de mieux cerner ces contenus si hétérogènes, ainsi que le résultat de leur interaction. Tout comme dans l’histoire de Solon, la rencontre des deux personnages du poème est, au fond, la tentative de reconstruire l’identité brisée du moi. Les protagonistes du récit en représentent, en effet, les deux moitiés tâchant de se réunir : un moi vieux/vieilli et un moi jeune/enfant. Dans le chapitre Prolégomènes à l’Achille pascolien, nous cherchons à éclaircir le rôle du personnage d’Achille au sein du système pascolien, afin de mieux saisir les significations propres aux poèmes conviviaux qui ont ce mythe comme thème : La cetra di Achille et Le memnonidi. Il en résulte un portrait équivoque : Achille apparaît comme le paradigme épique du « petit enfant » et, à la fois, comme l’homo sapiens qui n’a pas encore achevé la dernière étape de son évolution.
Dans La cetra di Achille, nous retrouvons les expressions les plus caractéristiques du personnage d’Achille selon l’interprétation de Pascoli : le chant accompagné par la lyre, les pleurs solitaires au bord de la mer, le cri surhumain lors de son retour sur le champ de bataille, sa nature à la fois violente et magnanime. À la lumière des hypotextes tirés de l’Iliade, La cetra di Achille apparaît comme une reprise métamorphosée de la visite du roi Priam aux tentes des Mirmidones, relatée dans le dernier livre du poème d’Homère. Pascoli garde la signification originelle de cet épisode qui représente le moment où Achille abandonne sa colère pour retrouver enfin son « amour » - sa filo>thv - et rendre le corps d’Hector à son vieux père. Toutefois, le poète a remplacé le champion des Troyens par une lyre, et le roi Priam par un aède thébain. Obtenue par Achille lors du siège de Thèbes, la lyre n’est qu’une dépouille de guerre, tout comme Hector. L’aède anonyme a la vieillesse vénérable et le courage de Priam ; de plus, les deux personnages partagent la même condition de victimes face à la violence du héros. Ce faisant, Pascoli donne à voir l’élaboration, à partir du récit d’Homère, d’un thème primordial au sein de sa pensée : la fascination pour les légendes héroïques en tant que source d’émerveillement et de rêve, en même temps que le danger représenté par une poésie dont l’inspiration vient de ‘fables anciennes’. Celles-ci, en effet, n’éloignent pas seulement de la réflexion sur la réalité et le vrai, mais témoignent d’un éthos marqué au sceau de la violence et, partant, incompatible avec le projet de la poésie pascolienne qui vise à la transformation de l’homo sapiens en homo humanus. Une fois de plus, l’analyse des composantes allégoriques du texte atteste que la conciliation de ces contradictions, propres à la pensée ‘expérimentale’ de l’auteur, se réalise sur le plan des significations symboliques.
Le chapitre Le memnonidi développe le rôle d’Achille en tant que paradigme d’un homme-enfant ambivalent, partagé entre haine et amour, souffrance et rachat, inconscience non-poétique et vérité poétique. Une fois démêlé cet échevau d’équivalences grâce à l’analyse comparée des modèles, nous examinons les implications anthropologiques inhérentes au sujet de l’identité double du héros homérique. Plus précisément, nous étudions les réflexions de Pascoli sur les notions d’évolution-involution qui sont utilisées tout au long de son œuvre. De plus, le poème Le memnonidi offre un exemple particulièrement significatif de la difficulté et du raffinement propre à la codification allégorique visant à la « vivification » d’idées abstraites - esthétiques, philosophiques et éthiques - à l’aide de l’imagination mythique. Le chapitre I gemelli montre comment Pascoli applique le schéma d’une ‘fable ancienne’ à la réflexion psychologique portant sur l’éros et l’immaturité du moi poétique. Inspiré par la métamorphose de Narcisse, ce mythos pascolien étale au grand jour la condition accablante du sujet, à la fois dédoublé et réduit de moitié après la perte de ‘l’enfance’ perçue comme condition d’harmonie avec la réalité. Le personnage apparaît toujours à la recherche de son jumeau représentant son identité reconstitué, en même temps que l’objet d’un amour aussi illusoire que fautif. Primordial au sein de l’anthropologie de Pascoli, le paradigme de l’homme/plante, tiré de Dante, permet d’interpréter la transformation des jumeaux en fleurs comme le signe de la défaite du moi. Incapable de mener au bout sa recherche, celui-ci est condamné à ne pas mûrir tant sur le plan de la vie active - représenté par l’éros - que sur celui de la vie contemplative - représenté par le recouvrement de son identité ‘simple’, originelle.
L’analyse comparée de ces poèmes éclaire la notion de symbolisme propre à la poésie de Pascoli, notamment des Poemi conviviali. Il en ressort de manière évidente que le symbole présuppose les structures psychiques du poète-enfant, assembleur de mythes. Celui-ci fait l’expérience d’une réalité vivante et animée, où les relations entre les choses se soustraient à toute instance de prédétermination d’ordre logique, en même temps qu’elles laissent entrevoir la révélation du mystère inhérent à l’être. L’intuition de ce mystère, non moins enivrante que fuyante, exige le recours à un message symbolique qui tend à réunir la réalité positive, que la langue exprime elle-même, à son sens révélé par l’intuition.
Le processus d’activation de la charge symbolique est forcément soumis à la médiation exercée par le code linguistique : elle se réalise donc par le biais d’une opération de nature intellectuelle, à savoir l’allégorèse, ainsi que par le recours à une rhétorique hautement codifiée. Tout comme l’identité du moi moderne, le langage lui-même est perçu par Pascoli comme une entité scindée, un symbole brisé, dont le fonctionnement est double : d’une part, il agit comme un conditionnement réfractaire à exprimer les intuitions de la psyché enfantine, d’autre part il se pose en instrument absolu, dont les potentialités seraient infinies.
Il ressort de notre analyse un modèle d’expérimentation où le poète semble attribuer aux formes du langage des potentialités expressives dépassant la réalité du langage lui-même, et susceptibles d’évoquer la réalité vivante propre des perceptions enfantines. C’est par ce trait que la recherche personnelle de Pascoli - son symbolisme « fin de siècle » - parvient à s’intégrer dans le plus vaste domaine du symbolisme européen. Ce courant vise justement à construire un langage qui, censé se soustraire aux nécessités de la communication naturelle, est finalement destiné à l’élaboration de messages ‘poiétiques’, c’est-à-dire capables de créer un monde par le langage. Verbal, ce monde s’avère cependant plus significatif que les données de l’expérience positive car il renvoie de façon symbolique à l’essence mystérieuse de l’être. Objet de l’intuition du poète, le mystère est donc soustrait au domaine psychique individuel et transmis à la réalité du langage. Ce n’est qu’après avoir renoncé à la fonction dénotative de la parole que ce mystère peut faire surface. Il trouve sa propre explicitation sur le plan des correspondances formelles et de la nature équivoque des messages poétiques, dont le réseau d’allégories et l’entrelacs des renvois internes, caractéristiques des Poemi conviviali, offre un exemple.