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Petrarca e la tradizione patristica : letture, postille e riscritture

Lundi 4 décembre 2006
9 heures
A Malesherbes, Salle S322
108, Bd Malesherbes 75017 Paris

- Mme GIULIA RADIN soutient sa thèse de Doctorat :

- Petrarca e la tradizione patristica : letture, postille e riscritture

- En présence du Jury :

M. FACHARD (NANCY 2)
M. FICARA (Université)
M. GENOT (PARIS 10) _ M. LIVI (PARIS 4)
M. OSSOLA (Coll. de FR)
M. VITALE BROVARONE (Université)

- Résumés :

Les annotations que Pétrarque rédige pour son usage personnel au cours de ses lectures - encore peu étudiées par la critique - constituent un témoignage précieux sur sa formation culturelle et sa pensée. Les apostilles confirment, d’une part, son amour pour l’antiquité, manifeste dans les notes qui fixent et mettent en relation les informations tirées des auctores aussi bien païens que chrétiens ; d’autre part, les notes en marge des textes des Pères de l’Église révèlent que Pétrarque attachait une attention particulière à certains sujets théologiques âprement débattus à la cour papale d’Avignon au XIVe siècle (visio beatifica, grâce, libre arbitre et justification, paupertas Christi), quoiqu’il ne les ait pas traités directement dans ses œuvres. Les apostilles permettent en outre d’approfondir l’étude de son rapport avec des auteurs qui représentent non seulement des points de repère pour la réflexion morale et la compréhension des Écritures, mais aussi des écrivains avec lesquels se mesurer sur le plan littéraire. Ces notes permettent donc d’entrer dans le « laboratoire littéraire » de Pétrarque, où le lecteur-auteur dialogue constamment avec d’autres textes et avec son public.

The notes written by Petrarch during his readings, which have been studied very little by critics, are a privileged proof of his cultural basis and his thought, not meant for anybody else but himself. On the one hand, his annotations confirm his love for antiquity, apparent in his notes, which arrange and compare the information deduced from both the pagan and Christian auctores. On the other hand, the footnotes to Fathers of the Church reveal Petrarch’s specific interest in some theological themes which were heatedly debated in Avignon during the 1300s such as visio beatifica, paupertas Christi, grace, free will and justification. Although Petrarch does not broach these themes in his own writings, his annotations allow us to deepen our understanding of his relationship with these authors who were not only for him a solid point of reference for moral considerations and understanding of the Scriptures, but also writers with whom he could compare himself from a literary point of view. These footnotes, therefore, allow access to Petrarch’s “writing laboratory” in which he is both reader and writer in constant contact with other texts as well as with his own public.

- Position de thèse :

On a souvent remarqué et étudié la présence des auctores dans l’œuvre de Pétrarque, en prêtant une attention particulière aux écrivains païens - Cicéron, Sénèque et Virgile au premier chef. En revanche, jusqu’à une date récente, les auteurs chrétiens n’ont pas suscité la même curiosité, à l’exception de saint Augustin : en effet, les premiers spécialistes à avoir tenté de reconstruire la bibliothèque - et donc la culture - de Pétrarque ont généralement prêté foi à ses déclarations sur sa faible connaissance des Écritures et des Pères de l’Église jusqu’à un âge avancé. Aujourd’hui, cependant, grâce aux recherches méticuleuses et écairantes de Giuseppe Billanovich et d’Élisabeth Pellegrin, on sait que le fonds en possession de Pétrarque était bien plus étendu que ne le croyait Pierre de Nolhac à la fin du XIXe siècle : en particulier, la chercheuse française a retrouvé, parmi les volumes transportés depuis la cour milanaise des Visconti jusqu’à Paris, divers manuscrits contenant des œuvres patristiques et des textes sacrés accompagnés de gloses, manuscrits ayant appartenu à Pétrarque et portant des annotations de sa main, de sorte que les « lettres chrétiennes » s’imposent comme une composante essentielle de sa formation.
Si Pétrarque semble occulter, dans certains de ses écrits, les enseignements qu’il a assurément retirés de ses lectures patristiques, les apostilles confirment sans l’ombre d’un doute sa familiarité avec les textes des Pères dès 1325 : à cette date, en effet, il se procura les Etymologiae d’Isidore de Séville (Par. Lat. 7595) et un saint Paul aujourd’hui conservé à Naples ; de plus, en 1335 au plus tard - et non en 1343, comme le donnerait à croire le premier livre du Secretum -, Pétrarque eut l’occasion de lire le De vera religione d’Augustin : le Par. lat. 2201 conserve en effet la trace de sa lecture à travers d’abondantes notes rédigées dans les marges et sur les pages de garde, qui portent les dates de 1335 et 1338 ; en 1337, enfin, il fit l’acquisition à Rome des Enarrationes in Psalmos d’Augustin (Par. lat. 1994) et de deux autres manuscrits patristiques (Par. lat. 1617 et 2540) qui avaient appartenu au chanoine Landolfo Colonna. Diverses raisons poussèrent l’écrivain à occulter, pendant un certain laps de temps, sa culture patristique, et donc à rechercher un équilibre entre la tradition classique et la tradition chrétienne, à laquelle il accordait une attention toujours croissante. Assurément, une telle occultation ne facilite pas l’étude de sa culture. En ce sens, les commentaires, qui n’étaient pas destinés à la publication, constituent un témoignage précieux pour la reconstruction de sa formation et de sa pensée, n’étant pas entachés de fictions ou de « mensonges ». Plusieurs recherches ont insisté sur l’importance d’une reconstitution de la bibliothèque de Pétrarque - quand bien même elle serait fictive, en l’absence de manuscrits originaux - pour brosser le portrait d’un lecteur sensible à des pensées, des genres, des contenus d’une extrême diversité ; on a également souligné la spécificité des apostilles et des signes de renvoi (maniculae, accolades, monogrammes) tracés par Pétrarque avec une précision croissante au fil des ans. Toutefois, les publications portant sur ce matériel sont encore limitées. Le présent travail naît donc du constat de certaines carences dans les études consacrées à Pétrarque - faible attention accordée aux Pères et, en particulier, aux manuscrits de leurs œuvres annotés de sa main - et s’inscrit dans le prolongement des efforts récents de la critique pour tenter de jeter une lumière nouvelle sur ces aspects, comme l’attestent diverses contributions portant sur les rapports de Pétrarque avec les « lettres chrétiennes ».
L’objectif que se fixe cette recherche n’est certes pas une reconstruction exhaustive et définitive de la culture patristique de Pétrarque, tâche extrêmement délicate et ambitieuse : dès lors qu’on ne saurait réunir tous les volumes de sa bibliothèque (et des fonds ayant appartenu à ses amis), il est difficile d’établir avec certitude que les citations présentes dans ses écrits dérivent toujours de la lecture des originalia et non, dans certains cas, de florilèges et de répertoires, c’est-à-dire des obligations que lui imposait sa condition de clerc, telles que la récitation du bréviaire et la participation à la liturgie. Néanmoins, dans la première partie de cette étude (chapitre I), nous tentons de dresser le tableau - nécessairement approximatif et récapitulatif - de la diffusion des œuvres patristiques au cours du Bas Moyen-Âge, en précisant les modalités d’accès aux textes, et en particulier leur présence dans les bibliothèques des proches de Pétrarque, des institutions et des ordres religieux qu’il a pu fréquenter, afin de montrer comment, dans ce domaine aussi, l’écrivain se distingue par son érudition et l’ampleur de ses connaissances. S’agissant de rendre compte de ses lectures (chapitre II), nous prenons en considération les textes contenus dans les manuscrits qu’il possédait et uniquement les citations littérales incluses dans son œuvre, étant donné qu’il est impossible d’établir avec certitude l’origine des allusions et des références moins précises. Dans la seconde partie de ce travail, après un bref excursus consacré aux écritures utilisées et connues par Pétrarque, notamment la notularis employée pour rédiger les apostilles (chapitre III), nous fournissons de nombreux exemples des typologies d’annotation présentes dans les manuscrits patristiques examinés, et consacrons une attention particulière à leur structure formelle (notabilia, apostrophes, longues considérations, renvois à d’autres textes, signa manuum) et aux thèmes sur lesquels le commentateur s’est attardé (chapitre IV). Le choix d’analyser certaines apostilles et non la totalité de celles que l’on peut relever dans les marges des manuscrits procède de la volonté de ne pas orienter ce travail vers un projet d’édition des notes de Pétrarque, mais bien vers l’élaboration d’une méthode de lecture et d’annotation qui puisse jeter un nouvel éclairage sur le processus de composition élaboré par Pétrarque. Plusieurs spécialistes (Francisco Rico, Enrico Fenzi, Laura Refe) ont en effet déjà émis l’hypothèse que, durant la rédaction de ses propres textes, Pétrarque travaillait en gardant sur son écritoire plusieurs volumes de sa bibliothèque ; d’autre part, l’écrivain lui-même éprouva à plusieurs reprises (dans le De otio religioso et dans le De sui ipsius et multorum ignorantia, par exemple) la nécessité de justifier l’abondante moisson de citations littérales présentes dans ses propres œuvres, ainsi que les nombreuses ressemblances avec les textes d’autrui (toujours dans le De otio et dans la Familiaris XXII 2). Il nous a semblé possible de tenter une première étude qui ne se limite pas aux notes portées sur un seul manuscrit, mais sur un nombre plus élevé d’œuvres, aux thématiques et aux orientations cependant clairement définies, tel que se présente l’ensemble des textes patristiques possédés par Pétrarque ; nous nous sommes également appuyés sur les éditions publiées jusqu’à ce jour des commentaires de Pétrarque existants - intégraux ou partiels. Quoi qu’il en soit, et bien que ce choix comporte une analyse parfois peu homogène du corpus, nous avons préféré accorder plus de place aux manuscrits encore peu étudiés, pour ne pas reprendre ni anticiper les travaux d’autres chercheurs, et, d’autre part, pour tenter d’ouvrir les recherches à des domaines encore peu explorés.

Les apostilles servent à Pétrarque pour introduire dans son œuvre certaines citations et reprendre des informations isolées et mises en évidence par les notabilia : un tel constat confirme l’hypothèse d’un lien profond entre les lectures, les apostilles et la technique de citation élaborée par l’écrivain, tandis que l’analyse des passages soulignés par des accolades et des maniculae a permis d’établir qu’ils acquièrent une valeur comparable à celle des notes verbales. Il ressort également du présent travail que les « signa familiaritatis ac dilectionis » (Senilis XIII 1) ont guidé Pétrarque non seulement dans le choix des citations, mais aussi pendant toute la rédaction de ses propres œuvres. Les passages annotés se révèlent donc un instrument précieux, utile autant pour interpréter l’œuvre de Pétrarque que pour la traduire et la situer dans le contexte plus vaste de la culture occidentale, d’ascendance à la fois classique et chrétienne.
La confrontation des apostilles et de l’œuvre de Pétrarque a permis de comprendre que souvent la note précède et conditionne la composition d’un nouveau texte. Mais il arrive aussi que certaines apostilles se limitent à souligner des thèmes déjà traités par l’écrivain. De là naît l’exigence d’élargir l’analyse au contexte de ses écrits comme de ceux qui donnent lieu à une annotation : cet examen plus large et analytique a permis de montrer comment des paragraphes entiers de l’œuvre de Pétrarque s’articulent autour de textes dont souvent n’est donnée qu’une citation littérale, presque incidemment. Dans la troisième partie (chapitre VI), nous nous efforçons de prendre en considération le rapport qui se crée entre les apostilles portées sur certains manuscrits et certaines œuvres de Pétrarque et qui dépasse la simple reprise textuelle : en particulier, nous nous arrêtons sur le De sui ipsius et multorum ignorantia et sur le Contra eum qui maledixit Italie, puisque ces textes présentent d’évidentes affinités avec les commentaires de saint Jérôme aux épîtres de saint Paul (Par. lat. 1762), lus et annotés par Pétrarque au moment même où il composait ces deux traités (dans lesquels ils sont en effet cités directement). Nous accordons ensuite une place importante au rapprochement entre les annotations qui commentent les Enarrationes in Psalmos de saint Augustin (Par. lat. 1989 e 1994) et les Psalmi Penitentiales de Pétrarque - deux œuvres dont les thématiques sont proches -, ainsi que la Familiaris IV 1, dans laquelle Pétrarque raconte sa propre ascension du Mont Ventoux : ce rapprochement se trouve autorisé non seulement par la reprise de stylèmes et d’images des Enarrationes, mais aussi par le réseau serré de notes en regard des psaumes graduels et le contexte général de la lettre.
Pétrarque est un lecteur qui dialogue avec d’autres auteurs, au fil d’un échange intense d’idées et d’opinions dans les marges de ses propres manuscrits, « lieu du contubernium idéal » (M. Feo). C’est aussi un écrivain qui se mesure à d’autres textes, dont il enregistre la progression de l’argumentation, les figures rhétoriques, les passages les plus heureux. Chrétien à la recherche de la signification des Écritures et d’une orientation certaine pour sa propre conduite morale, il s’auto-admoneste et s’exhorte à écouter et à pleurer quand les Pères semblent mettre à nu les blessures de son âme. Pétrarque ne cesse d’inviter son lector à pénétrer le réseau intertextuel qui sous-tend ses propres écrits, par de continuels clins d’œil - les citations - adressés à son public. Du reste, il a lui-même précisé comment et par qui il voulait être lu : « opto enim intelligi sed ab habentibus intellectum, et ab his ipsis non sine studio ac mentis intentione non anxia sed iocunda » (Fam. XIII 5, 22), ajoutant : « nolo sine ullo labore precipiat que sine labore non scripsi » (ibidem, 23). De même, dans la troisième partie (chapitre V), nous montrons que les textes annotés qui portent sur la patristique révèlent - se distinguant en cela, partiellement, des textes classiques - un rapport profond et significatif entre Pétrarque et son temps (rapport bien plus étroit que l’on ne le croit généralement) : l’intérêt pour des thématiques âprement débattues à la curie papale d’ Avignon au XIVe siècle se dégage en effet, dans toute son importance, des très nombreuses apostilles qui servent de commentaire aux œuvres théologiques augustiniennes, comme le De gratia et libero arbitrio ou le De praedestinatione sanctorum. Même dans ce cas, il est possible de retrouver plusieurs correspondances avec l’œuvre de Pétrarque ; celle-ci ne saurait être considérée comme théologique, mais elle reflète toujours les études bien documentées de l’écrivain : les allusions à la Trinité et à la procession de l’Esprit Saint, les références au libre arbitre et à la grâce divine, les invectives contre l’opulence de la curie et des prélats acquièrent ainsi un nouveau relief si elles sont lues à la lumière des apostilles rédigées sur les Par. lat. 1757, 1994, 2103, 2201, 2591, et reconduites aux tentatives de réconciliation avec l’Église d’Orient opérées par la curie d’Avignon, aux accusations de pélagianisme adressées, à la même époque, à des philosophes comme Guillaume d’Ockham, à la querelle sur la paupertas Christi et apostolorum.

Nous avons donné la préférence aux textes de Pétrarque en langue latine pour deux raisons : d’une part, l’attention moins grande accordée jusqu’à présent par la critique à des textes qui demeurent cependant la partie la plus imposante et la plus variée du corpus pétrarquien (tandis qu’une large place a été réservée, encore récemment, à l’examen de possibles influences scripturaires, liturgiques et patristiques dans les Rerum vulgarium fragmenta) ; d’autre part, l’écart linguistique existant entre l’italien du Chansonnier et des Triomphes et le latin des notes. Une telle divergence, certes, n’exclut pas la possibilité d’un rapprochement entre les œuvres en langue vulgaire et les annotations, puisque, on le sait, les apostilles en regard des Rerum vulgarium fragmenta sont elles-mêmes rédigées en latin. Mais semblable confrontation exigerait une enquête plus approfondie, qui excède les limites du présent travail, pour établir le lien exact entre les termes latins et italiens utilisés par Pétrarque.
Au cours de notre recherche, nous avons acquis la conviction que la perspective adoptée se trouverait considérablement enrichie par l’examen systématique de tous les textes annotés par Pétrarque : les quelques rapprochements proposés ici avec les manuscrits des textes classiques, tels que l’Énéide ou les Satires d’Horace, témoignent en effet de la complexité du système culturel élaboré par Pétrarque, dans l’effort de composer une encyclopédie de l’antiquité et de concilier tradition classique et tradition chrétienne. Qui plus est, la présence de nombreuses citations tirées des auctores dans l’œuvre de Pétrarque permettrait, si on l’analysait à la lumière des apostilles, de développer une étude de la méthode suivie par l’écrivain pour rédiger ses propres textes.
Cet approfondissement de notre enquête ne sera véritablement possible et concluant que lorsque sera achevée la publication de toute l’œuvre de Pétrarque, encore en attente, du moins en partie, d’une édition critique satisfaisante, incluant les annotations. Le présent travail n’a donc pas l’ambition de traiter dans leur totalité les rapports qui lient Pétrarque à la tradition patristique et les processus d’élaboration des notions acquises au cours de ses lectures. Néanmoins, malgré son caractère volontairement limité, cette étude voudrait souligner l’importance méthodologique, jusqu’à présent négligée, d’une mise en regard des lectures, des apostilles et des réécritures chez Pétrarque.