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Transhumanisme, l’Homme augmenté

Quelles limites thérapeutiques, techniques, éthiques ?

À la suite de la journée organisée le 9 mars, sur le thème du Transhumanisme par l’Institut des sciences de la communication (ISCC) et la MGEN, Jean-Michel Besnier, professeur émérite en philosophie à Paris-Sorbonne, directeur de l’équipe de recherche Rationalités contemporaines et coordonnateur scientifique du pôle de recherche Santé connectée et humain augmentée, revient sur le courant du Transhumanisme. Entretien.

Paris-Sorbonne (PS) : Qu’est-ce que le transhumanisme ?

Jean-Michel Besnier (JMB) : Il désigne des mouvements d’opinions qui postulent que tous les besoins de l’humanité pourront être bientôt satisfaits grâce aux progrès technologiques. Les transhumanistes sont convaincus que le monde est à la veille d’une mutation voire d’une rupture qui va permettre de passer à la vitesse supérieure : programmation des naissances et fabrication à la demande des organes (utérus artificiel, manipulation du génome et des cellules souches, etc.) grâce aux biotechnologies, suppression de la douleur grâce aux neurosciences, éradication des maladies grâce à la nanomédecine ou encore disparition du vieillissement grâce à la télomérase. En un mot, les transhumanistes œuvrent pour l’immortalité.

PS : Le transhumanisme est-il en passe de devenir un mouvement qui dicte les recherches scientifiques ?

JMB : Le transhumanisme n’est pas un mouvement qui se nourrit seulement de fictions. Une des figures emblématiques aux Etats-Unis est Ray Kurzweil considéré comme le pape du transhumanisme. Il est directeur de l’ingénierie chez Google. Il a été conseiller spécial d’Obama pour les questions de technologie. On lui a confié la création et la présidence de l’Université de la Singularité. Pourquoi Singularité ? C’est le nom donné à la rupture que les transhumanistes attendent et préparent. Une rupture qui verra l’avènement d’une intelligence non biologique qui supprimera l’intelligence humaine ou en tout cas qui la rendra obsolète. Cette université de la Singularité s’est installée en France fin 2015. Elle est accueillie par Télécom Paris-Tech.

PS : Doit-on avoir peur des transhumanistes ?

JMB : Il existe des gradations dans les mouvements transhumanistes. Le mouvement lancé par Kurzweil est l’un des plus radicaux avec celui des Extropiens dirigé par Max More et créé en 1998, qui prêchent « l’augmentation » de l’Homme par tous les moyens technologiques possibles. Mais il existe également des mouvements plus modérés tels que l’Association française transhumaniste Technoprog. Celle-ci interpelle la société sur les questionnements relatifs aux mutations actuelles de la condition biologique et sociale de l’humain. Son objectif est d’améliorer cette condition, notamment en allongeant pour tous la durée de vie en bonne santé. En revanche, ces mouvements ont tous un point commun : celui de vouloir se débarrasser de ce qui est perçu par eux comme la fragilité en l’Homme - ce que les philosophes nomment sa finitude.

PS : Pourquoi vous intéressez-vous à ce courant ?

JMB : En tant que philosophe, je m’intéresse à la production d’imaginaire associé aux réalisations technologiques. La science-fiction pénétrant désormais la science, j’analyse comment s’en trouvent modifiés les comportements, les mentalités, les rapports à nous-même et aux autres. Je cherche à comprendre pourquoi ce courant a l’obsession de vouloir en finir avec l’humain. Cette volonté d’échapper à la condition humaine existe depuis longtemps. On la retrouve dans la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon ou déjà, dans le mythe de Prométhée rapporté par Platon. Mais elle est amplifiée aujourd’hui par la course à l’innovation, par l’obsession d’être réactif au point de refouler toute réflexion.

PS : Avec la MGEN, l’ISCC a co-organisé une journée destinée à sensibiliser les professionnels de santé sur les limites thérapeutiques, techniques, éthiques. Pourquoi ?

JMB : La MGEN souhaitait aborder les questions posées par le développement des instruments susceptibles de doter l’humain de ressources nouvelles telles que les prothèses électroniques, les neurostimulants ou encore les implants intracérébraux. Ces nouvelles technologies qui tendent vers la réalisation d’un « Homme augmenté » questionnent les limites thérapeutiques, techniques et éthiques. La Mutuelle a fait appel à l’ISCC et à ses chercheurs pour co-construire le programme.

Éric Chenut, vice-président du groupe MGEN a déclaré :

« Nous avons l’ambition de faciliter l’appropriation de ce type de débats par le public, afin que chacun puisse se positionner en conscience et, concrètement, être acteur de sa propre santé. Nous voulons également devenir un acteur incontournable du marché des nouvelles technologies en santé. Depuis 2014, nous avons lancé d’autres réflexions sur le big data, la médecine prédictive et les objets connectés. La logique est la même. L’utilité sociale doit être au cœur du progrès technologique et si des acteurs tels que les mutuelles n’apportent pas de réponse sociale et solidaire, le champ sera complètement libre pour les acteurs dont l’objectif premier, voire unique, est lucratif. »

La lettre de Paris-Sorbonne

Actualités

9 mars : Journée éthique « Transhumanisme, l’Homme augmenté : quelles limites thérapeutiques, techniques, éthiques ? »

Organisée par l’institut des sciences de la communication en partenariat avec la MGEN

Voir le programme de la journée (lien ISCC)
Voir le CP de la MGEN

Pour aller plus loin

L’Homme simplifié : Le syndrome de la touche étoile, Jean-Michel Besnier, Fayard,‎ 2012
Demain les posthumains : Le futur a-t-il encore besoin de nous ?
, Jean-Michel Besnier, Hachette, coll. « Haute Tension »,‎ 2009
L’humain augmenté
, Édouard Kleinpeter, CNRS Éditions, coll. « Les Essentiels d’Hermès », 2013