Communication de Pierre Brunel

 

Allocution de Pierre Brunel, Président de la Société des Amis de Rimbaud, à l'occasion de l'apposition d'une plaque sur la façade de l'Hôtel de Cluny, 8 rue Victor Cousin, le 2 juin 2004, en présence de Monsieur Jean Tibéri, ancien ministre, maire du Ve arrondissement de Paris, de Monsieur Jean-Robert Pitte , Président de l'Université de Paris-Sorbonne ( Paris IV),de Madame la Gérante de l'Hôtel de Cluny, de nombreuses personnalités et d'amis de Rimbaud.

 

            Monsieur le Ministre,

            Monsieur le Président,

            Madame,

            Mesdames, Messieurs,

            Chers Amis de Rimbaud,

            La Commune n'est jamais désignée ainsi dans les textes de Rimbaud qui nous sont parvenus. Tout au plus est-il question dans une lettre, en mai 1871, de « la bataille de Paris ». En juin 1872, au contraire, le mot Sorbonne apparaît, dans une autre lettre, écrite « rue Victor Cousin », à l' « Hôtel de Cluny » (ce sont les deux indications inscrites sous la signature A. R. « En ce moment », confie Rimbaud à son camarade de Charleville Ernest Delahaye, « j'ai une chambre jolie, sur un cour sans fond,   mais de trois mètres carrés » et il précise : «  - La rue Victor Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin, et donne sur la rue Soufflot, à l'autre extrémité ».

            Il y a là, pour moi, plusieurs sujets de satisfaction. Rue Victor Cousin, non pas le 8, mais le 1, est l'adresse officielle de mon université, Paris IV ou, mieux, Paris-Sorbonne. Sans doute de la Sorbonne même n'est-il pas question et Arthur ,   qui a en raison des circonstances abandonné ses études au seuil de la classe de terminale, ne semble pas penser à ce temple du savoir. Du moins n'en déforme-t-il pas le nom, comme celui de Paris, qui en tête de la lettre devient « Parmerdre » ou comme le mois de juin qui est appelé « jumphe », dans ce langage codé qui est celui du trio Rimbaud-Verlaine-Delahaye : l'Académie d'absinthe voisine, 176 rue Saint Jacques, c'est-à-dire la taverne tenue par Pélorier, où l'on consomme ce qui est appelé dans « Comédie de la soif » « l'absinthe aux verts piliers », devient pour eux « l'Académie d'Absomphe », et Madame Rimbaud la « Daromphe », déformation vengeresse de la daronne, la patronne.

            Point de Sorbomphe donc. Point de moquerie à l'égard du philosophe éclectique Victor Cousin, mort en 1867, qui avait enseigné à la Sorbonne avant de devenir ministre et qui avait été membre de deux Académies, l'Académie des sciences morales et politique, la seconde étant, non l'Académie d'Absinthe, qu'il ne fréquentait pas, mais l'Académie française. Point d'irrévérence non plus à la pensée de Cluny, l'abbaye bénédictine en Charolais, le collège religieux fondé en 1269 par Yves de Vergy, abbé de Cluny, près d'une Sorbonne vouée alors à la théologie, et disparu à la Révolution. L'hôtel de Cluny n'est pas le palais renaissant qui est devenu depuis 1844 le musée que nous connaissons, mais une résidence pour les hôtes de passage dont celui que Mallarmé appellerait plus tard « le passant considérable », c'est-à-dire Arthur Rimbaud.

            Ce poète, considérable en effet, a voulu, comme il l'a dit lui-même, « fixer des vertiges ». Nous allons ce soir fixer son passage en apposant une plaque sur cet hôtel où il a vécu peu de temps, en juin 1872 et probablement jusqu'au 7 juillet, date de son départ pour la Belgique puis l'Angleterre avec un Verlaine ivre de « voillag(er) ( sic )    vertigineusement ». Le temps d'écrire au moins deux poèmes datés de juin 1872, « Âge d'or », prodigieuse chanson placée   sous le signe du vert, couplets avec refrain entraînant vers on ne sait quelle « gloire pudique », et (daté précisément du 27 juin) « Jeune Ménage » où « la chambre est ouverte au ciel bleu-turquin » : non pas la chambre de la rue Campagne-Première, qu'il partagea avec Forain, et qui fut une chambre d'hiver ; non pas celle, grande, du côté de Saint-Séverin où son ancien condisciple Jules Mary le surprit un jour ; non pas celle de la rue Monsieur-le-Prince qu'il venait de partager sans doute avec d'autres ; mais celle où vraisemblablement Verlaine l'avait logé aux frais de sa mère, la bonne Mme Verlaine qui s'opposera toujours dans l'histoire littéraire à la terrible Mme Rimbaud.

            « Que ta vie est claire ! » chante l'une des voix sororales qui célèbrent la « nature princière » du « grand frère », dans « Âge d'or ». « Jeune Ménage » commence et finit sur l'évocation du bleu de la fenêtre, tel que Rimbaud pouvait l'apercevoir de la fenêtre de sa chambre jolie de l'Hôtel de Cluny. Trop bleu même peut-être, en ces jours caniculaires de l' « été accablant » dont il se plaint dans cette lettre, lui qui pourtant ira rechercher passionnément la chaleur à Aden ou en Abyssinie, loin de ses Ardennes brumeuses et froides. La nuit, dans sa chambre de l'hôtel de Cluny, il est dévoré par « une soif à craindre la gangrène », il se prend à regretter « les rivières ardennaises et belges, les cavernes », il « boi(t) de l'eau toute la nuit », il ne dort pas, il étouffe.

            Nous le saisissons donc, ce génie insaisissable, à un moment précis de sa vie si multiple, dans la chambre de cet hôtel heureusement conservé dont, Madame, vous avez bien voulu nous ouvrir les portes et dont cette plaque fera, j'en suis sûr, votre fierté, à proximité de la rue Soufflot : il suffirait de faire encore avec Rimbaud quelques pas pour aller jusqu'à la mairie du Vème arrondissement, votre mairie, Monsieur le Ministre. Pour revivre tout cela, il suffit de lire cette lettre de « Jumphe 72 », qui commence et s'achève dans la provocation ordurière, mais qui sait dire aussi, d'une manière admirable, la poésie du « premier matin en été », la crainte aussi de ne pas voir ou de ne plus voir le matin au cours des trop longues nuits de la soif, de ce qu'il a appelé, - c'est le titre d'une autre version de « Comédie de la soif », « l' « Enfer de la soif ». Dans ce même poème il exprime le regret de l'auberge verte et aussi le voeu de « mourir aux fleuves barbares ». Pour nous, l'Hôtel de Cluny fixe non seulement un moment de sa vie , mais un précieux moment de vie, de vie intense, de vie et de poésie mêlées, un moment de pureté comme la lumière du premier matin. C'est sans doute pour cela que, comme l'a raconté Delahaye, il choisissait parfois d'aller passer la nuit seul sur les toits. Nous aussi, après tout, nous ne sommes que des passants. Mais nous savons, quand il le faut, comme en cette fin d'après-midi de juin rafraîchi, nous arrêter et saluer une haute mémoire de poète.

 

Pierre BRUNEL
Université Paris-Sorbonne