
Les Éditions de Minuit, Paris, Janvier 2009, 14 euros.
À Vichy, il y a un peu plus de six ans, s’éteignait un auteur discret mais d’une inestimable valeur, regretté pour son art de marier le Quai des Orfèvres au Quai de Conti (comme le soulignait si bien Maurice-Bernard Endrèbe) : l’irremplaçable Sébastien Japrisot.
Or, sans Japrisot, que diable allions-nous devenir ?
Par bonheur, s’il est irremplaçable, Jean-Baptiste Rossi ne possédait guère le monopole du talent et si nous n’avons plus de Japrisot, nous avons Tanguy Viel ! Non pas que le second soit le clone ou le sous-produit du premier, non absolument pas... Tanguy Viel serait plutôt un cousin de Japrisot en famille de Lettres.
Leur démarche ne semble-t-elle pas présenter quelque ressemblance ? L’alliance du policier et du style, ou la réactivation du terme "littérature" dans l’expression "littérature policière".
Nourris tous deux de clichés cinématographiques, leurs livres sont une collection de scènes cultes, qui, si elles ne sont pas déjà tournées, ne tarderont pas à l’être.
Et "Paris-Brest," le dernier né de Tanguy Viel, avec sa dune, son vent, sa mouette et la fortune de sa vieille dame, d’une esthétique si parfaite, d’un style si abouti et d’une si solide construction, ne pourra que ravir les cinéphiles, les amoureux du discours et les détracteurs du Languedoc.
Cette oeuvre visuelle - il n’est pas impossible que Tanguy Viel passe encore à côté d’une carrière de réalisateur... - soutenue par une langue merveilleusement maîtrisée, vous conte l’histoire d’un roman dans le roman, d’un cambriolage des plus culottés et brosse la difficile quête de l’indépendance, le sinueux chemin de la liberté. Souvent on se prend à croire que partir délivre du mal, mais ce livre met en lumière une vérité trop niée : en réalité, ce sont souvent les retours qui sont salvateurs.
Il y a fort à parier que Sébastien Japrisot aurait aimé "Paris-Brest"...
Entretien avec l’auteur
Avant de se rendre à l’auditorium de la librairie Compagnie, le 17 février dernier, et d’y lire publiquement des extraits de son ouvrage, Tanguy Viel a cordialement accepté de répondre à quelques questions.
- Si vous deviez décrire votre livre par une couleur, quelle serait-elle ?
- Une sorte de gris. Tout le monde m’a dit que mes livres précédents étaient en noir et blanc, alors que pour moi ils étaient, au contraire, en couleurs et même en couleurs très réalistes. Mais celui-là oscille dans un camaïeu de gris. Dans les scènes que je me représente, même s’il y a du soleil dehors, à l’intérieur ça donne une lumière un peu sombre. À un certain moment, je parle d’une lumière "suédoise". Une lumière du Nord, assez rasante, assez pâle, qui peut créer des contrastes, mais des contrastes qui vont du beige clair au gris foncé. Je ne vois pas de couleurs dans ce livre. L’adjectif "suédois" m’est venu au cours d’une comparaison avec l’atmosphère des films de Bergman. À la relecture, j’ai gardé l’adjectif en supprimant la référence car elle gâchait un peu l’émotion. Dans cet adjectif, il y a quelque chose de froid. Ce terme était le juste condensé de sensations.
- Le verbe "contredire" est récurrent dans le texte, est-ce un trait de votre caractère ou est-ce propre à ce livre ?
- Je ne m’étais pas vraiment rendu compte que ce motif était récurrent, mais je sais qu’il y a une phrase où j’étais assez content de placer ce verbe. C’était dans : "On pouvait voir l’île d’Ouessant contredire l’horizon, et contredire aussi mon père". Mais, au fond, la figure que j’affectionne vraiment, c’est l’oxymore. Du coup, "contredire", c’est peut-être un verbe qui me va bien.
- Vos phrases reposent souvent sur des parallélismes, des structures binaires. Vous aimez les répétitions ?
- Je me sens à l’aise dans l’écriture lorsque j’évolue dans des zones d’oralité, qui passent notamment par la répétition. Parfois, c’est par le caractère légèrement bancal de la syntaxe. J’aime avancer dans une phrase sans avoir construit au préalable une syntaxe parfaite qui régirait tout. Je me laisse bercer par les éléments visuels et mentaux. Et de temps en temps, c’est comme si j’avais besoin de faire des résumés pour me souvenir de ce que j’allais dire. C’est une position de narration assez confortable. Je ne suis pas coincé dans un registre de langue très précis, c’est souple. On peut basculer d’un style très écrit à un style très oral. Ca a ses limites, bien sûr, mais je peux effectuer des "torsions". En ce qui concerne le narrateur, c’est une sorte d’enfant, d’adolescent et cette façon de s’exprimer le conforte dans une sorte de halètement, de nervosité, d’hésitation.
- Ce narrateur se prénomme Louis, mais c’est un prénom qui passe presque inaperçu dans le roman, pour quelle raison ?
- Louis est un prénom chic, assez bourgeois, qui correspondait sociologiquement. Mais, surtout, ce n’est pas complètement un prénom, tout comme dans mes livres précédents. J’aime bien que mes narrateurs aient des prénoms courts, de maximum une syllabe, que ça hésite entre l’onomatopée et le prénom. J’ai du mal à constituer une identité à partir du prénom. Dans le précédent roman, le narrateur s’appelait Sam, dans celui d’avant, il s’appelait Pierre. Le but du jeu est de trouver des prénoms pas trop signifiants. Louis ça reste un tout petit peu connoté "famille bourgeoise", mais ce n’est pas non plus comme si je l’avais appelé Charles-Henri. Dans mes plans de travail préalables, le prénom Louis revenait souvent comme un moteur possible. Ce prénom me laisse une marge de liberté et d’exploration parce qu’il n’est pas surdéterminé. Il me laisse du champ dans la palette des sentiments, de l’écriture et du ton.
- Louis rédige son roman familial, mais Louis est-il, selon vous, un bon romancier ?
- S’il devait le devenir, ce serait après son livre familial. En fait, il se donne la possibilité de devenir romancier. Mais son manuscrit, je ne pense pas que ce soit un bon roman. Il n’a pas trouvé la bonne distance entre le réel et la transformation du réel en fiction, bien qu’il essaie de détailler ces modalités de transformation. Il faut dire que je ne lui ai pas laissé beaucoup d’éléments pour faire un bon roman, puisque j’en utilise beaucoup dans le roman que j’écris moi-même. Donc le sien devait forcément être caricatural.
- Pourquoi vos personnages développent-ils une aversion pour le Languedoc-Roussillon ?
- C’est vrai que je n’en ai pas une très belle image. Tout le monde me dit que l’arrière-pays est magnifique, mais je ne connais que Montpellier et la route qui mène aux plages de la Grande Motte et Palavas. Et ce coin-là, en général, on s’accorde à dire que ce n’est pas forcément très beau. L’évocation de cette région avait pour moi une vertu romanesque.
- Que représente Paris pour ce narrateur qui n’aime ni le Sud ni la Bretagne ?
- Le lieu de l’exil positif, dit-il lui-même. Je ne sais pas si c’est le lieu idéal, mais il lui fallait une troisième voie. C’est le lieu des possibles. L’horizon, c’est d’un côté la mer et de l’autre l’intérieur des terres qui mène en droite ligne jusqu’à la capitale. C’est quasiment la seule première grande ville en point de mire. C’est pour le narrateur la ville du salut et une des plus excitantes de France.
- Pourquoi avoir décidé d’ouvrir le roman par la description de Brest ?
- Cette première page est une de celles que je préfère, parce que, pour moi, elle arrive à ses fins. Elle épouse les contours d’une réalité quasi-documentaire. Ca m’évoque des choses que j’ai lues par exemple chez Jean Rolin ou W. G. Sebald, qui ne sont pas des romanciers mais des auteurs à la frange du réel. Au départ, cette page n’était pas au début du livre, mais je l’y ai finalement fait basculer, parce que je voulais que le lecteur entre dans le livre par là. C’était une manière de retrouver les codes d’un roman très classique, très balzacien, avec la description de la ville qui fait entrer doucement dans un entonnoir.
- On croit déceler dans votre manuscrit l’envie de transposer ce livre au cinéma. Est-ce une tentation pour vous ?
- En fait, c’est plutôt l’inverse. J’ai fait ce livre avec des images cinématographiques. Il y a des similitudes au niveau de la mise en scène, des plans, mais ce n’est pas comme si je faisais un scénario et que je veuille vraiment le vendre au cinéma. C’est le cinéma qui alimente, qui nourrit le livre. C’est un travail d’ambiance et j’ai eu l’impression d’adapter le cinéma dans la phrase. Après, on peut peut-être refaire le chemin dans l’autre sens... Ce n’est vraiment pas le but, mais ça pourrait être amusant.
- Le titre du livre, qui peut paraître surprenant, vous a-t-il semblé évident ?
- Je l’ai choisi assez tardivement. J’en avais plein mais qui n’étaient pas aboutis. Celui-là, au départ, je me disais que ce n’était pas possible, à cause du gâteau. Mais finalement, c’est celui qui s’est imposé et, du coup, j’ai rajouté le gâteau dans le roman. Je savais que tout le monde allait me parler du gâteau... Mais moi, j’ai tout naturellement choisi ce titre pour le trajet qu’il représente et il constitue, à mes yeux, le titre idéal. C’est celui qui résume le mieux la ligne transversale entre ces deux villes. C’est l’histoire d’un trajet intérieur et géographique.
- Qu’est-ce qui différencie ce livre des précédents ?
- Il est plus réaliste. Les précédents se nourrissaient beaucoup du cinéma américain et d’intrigues assez lourdes. Dans celui- là, la grande différence, pour moi, c’est d’avoir utilisé des noms de lieux réels et d’avoir remplacé les scènes mythiques de gangsters par des scènes familiales. Le crime est un super motif narratif, un vecteur de traumatismes. La palette émotive est assez grande pour les personnages.
- Pour finir, afin d’entrer dans votre univers, par lequel de vos ouvrages faudrait-il commencer ?
- Les deux premiers sont un peu à part. Ce n’est probablement pas par eux qu’il faudrait commencer. Moi, je conseille toujours "L’Absolue perfection du crime". Il est facile à lire et en plus j’en suis très content, je le trouve réussi. Ca a été un moment un peu miraculeux dans mon travail et je n’en retoucherais pas une ligne aujourd’hui.
Propos recueillis par Gabrielle J. Jullian.