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Le kepi et le crayon. Les gendarmes à travers l’imaginaire collectif (1914-1968)

Mercredi 21 juin 2006
14 heures
À la Maison de la Recherche
Salle D 116
28, rue Serpente
Paris 6e

- M. Yann GALERA soutient sa thèse de doctorat :

- Le kepi et le crayon. Les gendarmes à travers l’imaginaire collectif (1914-1968)

En présence du Jury :

M. BERSTEIN (IEP Paris )
M. CHALINE (Paris 4)
M. KALIFA (Paris 1)
M. LUC (Paris 4)
M. TULARD (Paris 4)

Résumés

Au sein du nouveau chantier historique consacré à la gendarmerie, cette thèse propose une réflexion sur les représentations des gendarmes au travers de l’imaginaire national au XXe siècle. Cette étude vise à apprécier la légitimité d’action de la gendarmerie au gré des époques, des contextes, des acteurs sociaux, mais aussi des missions dévolues aux personnels de la gendarmerie. Après avoir rappelé l’héritage du XIXe siècle, qui pèse fortement sur les mentalités collectives, elle s’articule autour de deux axes chrono-thématiques. Le premier XXe siècle s’ouvre sur l’analyse de l’imaginaire spécifique que suscitent les missions prévôtales des gendarmes au front pendant la Grande Guerre. Dans l’entre-deux-guerres, la question du maintien de l’ordre polarise fortement les attentions, tant des politiques que des acteurs sociaux. Si les missions traditionnelles du gendarme ne font pas l’objet d’une remise en question, la gendarmerie reste dépendante d’une bonne image de marque. Aussi tente-t-elle d’influer, au plus bas niveau de l’échelle hiérarchique, sur la conduite des gendarmes. La mémoire combattante de la Grande Guerre joue beaucoup sur cette militarisation des conduites. Le second XXe siècle est à nouveau marqué par la guerre. Mais, davantage que l’identité combattante de l’institution, c’est le loyalisme des gendarmes qui est remis en question par le contexte singulier de l’Occupation. Enfin, l’étude se borne à montrer que, pendant la Guerre froide, le maintien de l’ordre obéit à un phénomène de légitimation croissante. Grâce à une politique de communication focalisée sur les missions de service public, la gendarmerie gagne les faveurs d’une grande partie de l’opinion.

The kepi and the pencil. The gendarme through representations (1914-1968)

Among the original projects of the Gendarmerie new history, this Ph.D. dissertation is a reflection on gendarmes through the XXth century’s social imaginary. This work aims at clarifying the legitimacy of gendarmes through time, contexts, social representations, but also the military missions. After recalling the inheritance of the XIXth century, which weighs heavily on the collective mentalities, this study encompasses two chrono-thematic axes. The XXth century starts with the analysis of the specific imaginary developed by the missions of the military police during the First World War. In-between the two World Wars, the public order is focused by politicians and social figures. If the traditional missions of gendarmes are not questioned, the gendarmerie still needs to create a good public standing. Therefore, the behaviour of every gendarme is under scrutiny. With the Second World War, the legalism of the institution is inquired. Finally, the study focuses on the progressive legitimazation of the public order. Thanks to a growing policy of public relation, based on popular public services (investigations, traffic control...), the institution eventually earns good public standing.

Position de thèse

Au sein du nouveau chantier historique consacré à la gendarmerie, cette thèse propose une réflexion consacrée aux représentations des gendarmes au travers de l’imaginaire national au XXe siècle. Ce travail vise à apprécier la légitimité d’action de la gendarmerie au gré des époques, des contextes, des acteurs sociaux, mais aussi des missions dévolues aux personnels de la gendarmerie. Cette étude entend faire de l’image de la gendarmerie est un élément décisif pour la compréhension de son histoire. En effet, aussi extravagantes soient-elles, les représentations semblent jouer un grand rôle dans l’appréciation du réel. Appliquée à la gendarmerie, l’analyse des représentations contribue à éclairer ainsi l’usage social de l’institution mais aussi son niveau de légitimité. Si l’image donnée par la gendarmerie contribue à son pouvoir et à sa légitimation, celle que lui renvoie le public révèle le degré de son rejet ou de son acceptation. Loin de se limiter à une simple argutie littéraire, la question des représentations amène à s’interroger, à propos de la gendarmerie, sur les éventuelles interactions existant entre popularité et recrutement, image de marque et respect de la norme, rumeurs et acceptation de l’ordre. Ce sont donc moins les structures, les effectifs, les budgets de la gendarmerie ou les missions des gendarmes qui seront l’objet de cette recherche que l’imaginaire suscité par cette institution et par ses personnels.
Au regard de ces premiers éléments, on comprend que le métier de gendarme, véritable service public, est peut-être autant lié à sa technicité en matière administrative, militaire ou judiciaire qu’à sa popularité auprès du grand public. La légitimité de leur action est ainsi au centre des préoccupations des gendarmes. L’examen cette préoccupation est à proprement parler un objet d’étude. De là en découlent l’examen des conditions de production des images ainsi que l’analyse des situations des personnages. Ceci amène à s’interroger sur les rapports qu’entretiennent les Français non seulement, avec les forces de l’ordre, mais aussi avec la légalité. Comment le gendarme est-il représenté ? Est-il dépeint dans sa vie professionnelle ou en privé ? Dans sa caserne ou en brigade ? Dans quel contexte ? Est-il seul ou en binôme ? Dans quel réseau de sociabilité s’insère-t-il ? Est-il statique ou mobile ? Jeune ou avancé dans la carrière ? Athlétique ou épais ? Sévère ou bienveillant ? En outre, il est légitime de s’interroger sur le réseau d’images qui gravite autour des diverses forces de l’ordre. Au sein du corps, quelles formations sont le plus représentées ? Les gendarmes font-ils l’objet du même système représentatif que les autres forces de police et de maintien de l’ordre (police civile, garde nationale, garde champêtre, douaniers) ? Quelles images se renvoient ces différents corps de métier ? Comment chacun considère-t-il l’action et la culture professionnelle de l’autre ? Comment le gendarme, ce militaire, est-il considéré par les autres forces armées ? Si systèmes représentatifs différents il y a, sont-ils complémentaires ou concurrentiels ? Ces interrogations nous incitent à considérer les mécanismes liés à l’image que veulent donner d’eux les gendarmes et la pose qu’ils prennent face au miroir. En filigrane, on retrouve ici le débat sur la légitimité d’action. Ce travail s’est imposé sur la base de l’étude d’un large éventail sources : principalement des archives de presse ainsi qu’un vaste corpus littéraire, cinématographique et musical. Au sein de ces archives, nous avons distingué trois principales sources de diffusion de l’image du gendarme : Les sources internes, semi-internes et externes. En interne, la fabrique de l’image passe par un discours officiel qui prend la forme de communiqués, de règlements et de pratiques cérémonielles. Ici, les sources sont institutionnelles autant que fonctionnelles. Institutionnelles, parce que, à l’instar des revues corporatives, elles s’inscrivent dans le cadre d’une action intégratrice et véhiculent une culture historique et professionnelle. Fonctionnelles, parce que les bulletins de service, les procès-verbaux, la documentation interne, les guides du gendarme et autres mémento, constituent autant de précieux outils d’analyse. Cette élaboration de l’image en interne à permis de voir quelle image offre la gendarmerie offre d’elle même au public ainsi que d’analyser comment elle cherche à se distinguer de ses homologues, militaires et policiers.
Les sources semi-internes (presse associative des retraités et des femmes de gendarmes) représentent sans conteste l’un des aspects les plus originaux du discours du gendarme sur la gendarmerie. Si le devoir de réserve imposé aux militaires de la gendarmerie interdit l’exercice de tout droit syndical, il est malgré tout possible de discerner dans l’action revendicative des associations de retraités de la gendarmerie une forme revendicative embryonnaire mise au profit des personnels d’active. À côté d’un volet amicaliste, destiné à maintenir un lien entre les retraités et la communauté gendarmique, la presse associative agit comme une caisse de résonance des revendications corporatistes. À ceci, nous joignons volontiers les mémoires de gendarme, les archives orales ainsi que les rares témoignages écrits de gendarmes.
Les sources externes sont plus indépendantes de l’Arme. Constituées par la presse civile, le cinéma, la chanson, la publicité, la littérature, la rumeur publique, elles sont bien évidemment d’un grand intérêt pour notre étude. Leur abondance et la cristallisation intense de l’imaginaire social autour de la figure du gendarme renseigne sur le rôle prépondérant de l’institution dans le bon fonctionnement régalien de l’État.

On l’aura compris les représentations du gendarme sont un thème gigogne où viennent s’emboîter de multiples ramifications. Toutes ces formes d’expression mobilisées ont contribué à élaborer une image complexe de la gendarmerie ; chaque médium affinant sous un faisceau particulier le portrait élaboré du gendarme. La nature même de ces discours participe de la création d’une image polymorphe du gendarme. L’image du gendarme est le résultat de l’enchevêtrement de différentes lectures, de différentes sensibilités. Cette variété nous amène à nous interroger sur les usages, la pérennité et le bien-fondé de ces représentations historiques.
Afin de mieux répertorier, analyser et comprendre ces représentations, nous avons mis en lumière la circulation des clichés à travers les époques et les milieux sociaux. Nous avons délimité le XXe siècle selon des dates charnières, même si les évolutions sur le long terme s’accommodent mal d’un découpage strict de la période. Si l’intervalle temporel étudié paraît bien vaste au premier coup d’œil, il ne faut pas perdre de vue que cette histoire de la gendarmerie au XXe siècle est filtrée au tamis fin des représentations. Plutôt que de proposer un panorama vertigineux, il est apparu plus productif de baliser le regard. Aussi avons-nous privilégié une approche chrono-thématique et une couverture temporelle assez large afin d’évaluer le réseau des permanences. Notre attention se focalise sur des champs d’intervention « déclencheurs » d’imaginaire - police administrative, police judiciaire et maintien de l’ordre -, en même temps qu’elle s’ancre dans la chronologie. Après avoir rappelé l’héritage du XIXe siècle, qui pèse fortement sur les mentalités collectives, elle s’articule autour de deux axes chrono-thématiques. Le premier XXe siècle s’ouvre sur l’analyse de l’imaginaire spécifique que suscitent les missions prévôtales des gendarmes au front pendant la Grande Guerre. Dans l’entre-deux-guerres, la question du maintien de l’ordre polarise fortement les attentions tant des politiques que des acteurs sociaux. Si les missions traditionnelles du gendarme ne font pas l’objet d’une remise en question, la gendarmerie reste dépendante d’une bonne image de marque. Aussi tente-t-elle d’influer, au plus bas niveau de l’échelle hiérarchique, sur la conduite des gendarmes. La mémoire combattante de la Grande Guerre joue beaucoup sur cette militarisation des conduites. Le second XXe siècle est à nouveau marqué par la guerre. Mais davantage que l’identité combattante de l’institution, c’est le loyalisme des gendarmes qui est remis en question par le contexte singulier de l’Occupation. Enfin, l’étude se borne à montrer que, pendant la Guerre froide, le maintien de l’ordre obéit à un phénomène de légitimation croissante. Grâce à une politique de communication focalisée sur les missions de service public, la gendarmerie gagne les faveurs d’une grande partie de l’opinion.
Au terme de cette étude, nous avons souvent peiné sur une ligne de crête fine, menacé de choir dans deux abîmes. D’un côté, la légende noire et les sarcasmes prépondérants au sein des représentations collectives ; de l’autre, l’hagiographie, perceptible essentiellement au sein d’une culture interne.
Mal-aimée, accablée de symboles répulsifs, catalyseur de peurs diffuses, la gendarmerie paie parfois le prix de ses missions, mais aussi des pouvoirs réels (usage de la violence légitime, droits d’investigation et de coercition) et fantasmatiques (exécution des déserteurs, crimes, torture, chantage, arbitraire, marché noir...) dont useraient certains de ses membres. Défenseurs d’un ordre souvent ressenti comme injuste, figures emblématiques de la répression, les gendarmes, incarnations de l’État et instruments trop voyants du politique, constituent un exutoire idéal pour les opprimés, les exclus, les marginaux et les contestataires.
Même à son plus bas niveau, la rivière de la contestation ne s’en montre pas moins toujours menaçante. C’est la permanence du regard jeté sur les gendarmes par la collectivité qui permet de les rapprocher, en dépit de l’évidente singularité de chacun. En la matière, l’héritage du XIXe siècle est prépondérant. Les clichés de la Belle Époque et du XIXe siècle fournissent une grille de lecture insurmontable et assez peu renouvelée, dans sa forme tout du moins. Malgré des degrés d’acceptation et de sympathie variés, le gendarme n’est pas un marginal. Il incarne cet ordre nécessaire que l’on accepte tant bien que mal.
Nous en venons ainsi à considérer les rapports qu’entretiennent les Français avec leurs forces de l’ordre. L’histoire des représentations passe donc par une histoire des mentalités et cette analyse d’une profonde culture de la défiance, qui, à des degrés variés, imprègne continuellement la mentalité des Français. Dans cette perspective, lorsque le régime autoritaire s’effondre, ce sont les forces de police, en particulier, qui paient le prix de leur obéissance. La période de l’Occupation suspend les principes républicains au sein des missions de la gendarmerie.
Les gendarmes mobiles, en particulier, paient le prix de cette visibilité du pouvoir. La création des premiers pelotons de gendarmerie mobile, qui allaient devenir la garde républicaine mobile, est en phase avec l’évolution des sensibilités face au maintien de l’ordre. Sur le long terme, les progrès et la professionnalisation du maintien de l’ordre tendent à accréditer le phénomène de « civilisation des mœurs » décrit par Norbert Élias, qui s’inscrit dans la pacification des rapports sociaux. Ainsi, au regard de la situation de l’armée, fortement marquée par les conflits de décolonisation, ou de la police, stigmatisée par quelques bavures retentissantes, la gendarmerie sait tirer son épingle du jeu auprès du grand public. Ceci explique pourquoi, après 1945, les gendarmes ne subissent pas directement les assauts de l’emballement journalistique et restent ainsi dans l’ombre des projecteurs de la presse, souvent braqués en direction des CRS. Sur le plan médiatique, en comparaison avec le lynchage essuyé par ces derniers, le choc de Charonne ou de mai 1968 fait l’effet d’un pétard mouillé pour les personnels de la gendarmerie. À l’orée des années soixante-dix, le thermomètre de la désapprobation manifestée à son endroit est au plus bas par rapport au niveau de l’entre-deux-guerres.
Par ailleurs, l’image négative du gendarme se dessine aussi en creux, là où on ne le désigne même pas, dans les non-dits de la fiction. Cette absence du champ imaginaire lui est même fortement préjudiciable. L’exemple de la fiction criminelle, tout au long du XXe siècle, est saisissant. Au demeurant, l’exercice de la police judiciaire et le pouvoir d’enquête conférés au gendarme font partie des attributions qui peuvent en accroître la popularité. La trame romanesque du roman policier est d’ailleurs on ne peut plus conservatrice et prédisposée à valoriser les activités de l’enquêteur : les déviances sociales y font rarement l’objet de légitimation. Or, pour diverses raisons, le roman et le cinéma policiers n’intègrent pas complètement le gendarme de au sein du champ de la fiction. Cette distinction tend à entraîner une large redéfinition des systèmes de représentation publique et crée un contraste identitaire fort entre police et gendarmerie.
Enfin, parmi ceux qui remettent l’institution en question, certains se montrent plus royalistes que le roi. Ainsi en va-t-il des anciens gendarmes, à la retraite, qui sermonnent régulièrement le commandement et plaident pour l’amélioration de la qualité de vie et de service des militaires en activité. Leur regard, conditionné par des années de service, est marqué par une volonté de redorer le blason de leurs successeurs. En interne, certains gradés prennent parfois la parole, à l’encontre de leur devoir de réserve, pour désigner les dysfonctionnements de l’institution. Sous couvert de l’anonymat, ils n’hésitent d’ailleurs pas à sermonner leurs confrères. Pendant la Grande Guerre, nous l’avons vu, un gendarme prend même le crayon, au sein d’un journal de tranchées, pour croquer avec force noirceur les tâches ingrates dévolues aux prévôtés. Sous l’Occupation, plusieurs gendarmes envoient des lettres anonymes à destination des feuillets résistants afin d’expliquer à l’opinion la situation complexe à laquelle ils se trouvent soumis. Dans un même ordre d’idées, une large part de la population mêle à sa critique un certain intérêt, voire de l’admiration, pour l’institution. Une mise en perspective historique a permis d’observer que le désamour de la gendarmerie peut évoluer au gré des circonstances et de la demande sociale : l’anxiété suscitée par la criminalité, le terrorisme ou les accidents en tous genres, entraîne des postures différentes. Les exigences sécuritaires, pendant la guerre d’Algérie ou en mai 1968 par exemple, renseignent ainsi sur les revendications conservatrices d’une partie de l’opinion. Avec le sentiment d’insécurité, les mentalités se retournent comme un gant : le même gendarme convoque un regard diamétralement opposé. Dans ce contexte de crise, la gendarmerie, perçue alors comme un corps spécifique et indispensable à la protection de la société, recrée par là-même un lien social primordial avec les Français.
Dans un même ordre d’idées, littérature et cinéma ont aussi contribué à dresser un portrait positif du gendarme, notamment en matière de police judiciaire, preuve d’un certain degré d’acceptation de l’ordre. Si certaines formes de contestation, notamment les plus tardives, se montrent toujours virulentes, il faut bien souvent reconnaître leur caractère marginal. De là, on peut avancer que le gendarme s’impose comme une figure de contrôle public de plus en plus légitime. Au regard de ses missions infiniment complexes, difficiles et pénibles, le gendarme à l’écran, figure appréciée des Français, apparaît même indispensable, non seulement au bon fonctionnement de l’État de droit, mais aussi à la survie de ses concitoyens. Les actes de bravoure largement médiatisés ont également contribué à légitimer le rôle protecteur de l’institution. Au travers de ces images, il est possible de constater une euphémisation de la critique faite au gendarme.
Plutôt que de rester écrasée par le regard extérieur, la gendarmerie tente de se doter d’une légitimité d’action et cherche donc à forger un contre-modèle. Quatre impératifs ont incité l’Arme à produire son propre portrait et à l’introduire dans le paysage médiatique : entretenir son esprit de corps, préserver ses intérêts dans l’appareil d’État, s’imposer à la population et gagner ses faveurs. Alors que l’image fait son entrée dans les foyers par la petite lucarne télévisuelle, les pouvoirs décisionnaires s’aperçoivent de l’efficacité que peut jouer une véritable stratégie de relations publiques, tant sur le plan du recrutement que pour celui du renom de l’institution. De manière officielle, cette auto-représentation se traduit surtout par des choix commémoratifs forts et une identité spécifique. Davantage qu’une simple culture de corps autonome, il est préférable d’avancer la formule de contre-culture gendarmique, puisque l’auto-représentation du corps se fait principalement de manière réactive et défensive. Elle se caractérise d’abord par la promotion d’un idéal de « militarité ». À plusieurs reprises, notamment lors de la guerre d’Algérie, la gendarmerie cherche à se distinguer de son homologue civil par la valorisation, à couteaux tirés, d’un patrimoine « militaro-viril ». Il faut ici attendre la Libération pour voir se greffer à ce discours militaire, toujours prépondérant, un autre discours plus conforme aux exigences sécuritaires du citoyen à propos de la spécificité gendarmique. Le développement du concept de sécurité routière, principalement à destination des usagers de la route, mais aussi des futurs conducteurs par le biais de la cible privilégiée de l’enfance, en est la meilleure expression. Par ailleurs, rappelons que l’image du gendarme est aussi indissociable de son quotidien, c’est-à-dire de l’exercice même de sa profession. De la même façon que les gendarmes sont fiers de leurs actes méritoires qu’est susceptible de relater la presse, tout écart de conduite remarqué a des conséquences fâcheuses sur l’image de marque de l’institution. La maîtrise de cette image passe donc par une surveillance des comportements en vue de contrôler la première image du gendarme qui soit : celle qu’il diffuse tous les jours auprès des administrés. Ce prosélytisme est marqué par une série d’identifications visuelles (uniformes, moustaches) ainsi que par une politique quotidienne de contrôle des corps et des conduites du gendarme, codifiée en école, au sein des manuels d’apprentissage et en brigade. La formation et le système normatif, appréhendés au travers des manuels d’apprentissage et de savoir-vivre de l’entre-deux-guerres, ont fourni de précieux outils d’analyse puisqu’ils servent de socle à la composition d’une meilleure image auprès du public. Par le biais de sa conduite, de sa présentation générale, bref de son professionnalisme, le meilleur ambassadeur de la gendarmerie reste... le gendarme.
Enfin, au sein du corps, nous avons tenté de saisir l’écho des constructions imaginaires civiles sur les consciences d’appartenance. La circulation des thèmes et des motifs hérités du dehors atteste de la porosité des systèmes de représentation. Par ses réactions immunitaires face aux attaques extérieures, la gendarmerie montre ainsi combien son image de marque est importante pour elle. En somme, Nadaud, Courteline et Mourguet font partie de ce legs encombrant et tapageur, dont la gendarmerie a d’abord cherché à se départir avant de s’en réapproprier les fondements pour mieux en maîtriser l’influence. Bon gré, mal gré, les gendarmes ont dû apprendre à composer avec ces cristallisations du corps social. Ainsi, la référence à Pandore et à Guignol entre dans la culture de l’institution et obéit à un phénomène de patrimonialisation. Perceptible dans les années trente, ce processus marque une évolution des mentalités. La même dialectique est à l’œuvre avec La tactique du gendarme, à partir des années soixante, ou avec la série des Gendarmes de Saint-Tropez, à partir des années quatre-vingt. Ainsi, Nadaud, Bourvil ou De Funès, par leur dimension incontournable et leur prégnance symbolique, font aujourd’hui partie intégrante de l’identité professionnelle du gendarme, au même titre que le Code de procédure pénale, le règlement interne de la vie de brigade, la taille des boutons d’uniforme ou la mémoire de Moncey.