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Labex OBVIL : bilan de quatre années de recherche

Didier Alexandre est professeur de littérature française à l’Université Paris-Sorbonne et directeur du laboratoire d’excellence (labex) Observatoire de la vie littéraire (OBVIL). Il nous explique la philosophie qui a présidé à sa création et présente le bilan de quatre années de recherche en humanités numériques.

Marc Douguet : Comment définiriez les objectifs du labex OBVIL ?

Didier Alexandre : Le numérique bouleverse la diffusion des savoirs et des opinions, et même parfois les conditions d’écriture et d’édition. Cela a des conséquences pour nos disciplines, où le livre, l’écrit et le texte occupent une place centrale. À partir de ce constat, nous nous sommes demandés comment une connaissance de l’informatique et du numérique pourrait être utile à nos études : il s’agit à la fois de repenser ce qu’est un texte, un document, un corpus, et de nous demander quelles sont les limites de cet apport. Outre cet enjeu scientifique et cognitif, il y en a un second, qui est social et culturel, car le numérique est un phénomène massif dans les sociétés contemporaines. Enfin, beaucoup d’entre nous ont la conviction que, puisqu’il y a mutation scientifique et technologique, autant se l’approprier plutôt que d’être absorbés par elle, autant essayer de comprendre et de participer à ce qui se passe que d’en être les victimes.

MD : L’OBVIL met en œuvre une méthodologie qui lui est propre, et que partagent les différents projets qui sont développés en son sein. Quel bilan tirez-vous des activités menées par le labex depuis sa création ?

DA : C’est un bilan très positif en dépassant le stade de la simple constitution et numérisation de corpus. Actuellement, pour beaucoup d’enseignants-chercheurs au niveau national et même international, « faire de l’informatique » ou « faire du numérique », c’est avant tout numériser des textes – de manière un peu anarchique, d’ailleurs, sans qu’il y ait d’unité méthodologique, d’unité de langage. Grâce à nos équipes de numérisation, nous avons mis au point des techniques très performantes permettant d’avoir un corpus très conséquent. Il va d’ailleurs être enrichi de 120 000 documents fournis par la BNF. Il va constituer, ainsi, la première grande bibliothèque électronique en France. Des jeunes chercheurs en contrats doctoraux ou en post doctorats mais aussi des contrats de stagiaires viennent au sein du labex pour s’initier aux méthodologies du numérique. Nous enseignons également en master pour faire circuler ces méthodologies de numérisation et d’interrogation des textes, et nous organisons un séminaire de recherche annuel. On ne peut que se féliciter du travail accompli, de l’intérêt que le projet a suscité et de l’accueil par les différents chercheurs de la Sorbonne et de l’UPMC.

MD : Quelle est aujourd’hui la place des humanités numériques dans le paysage universitaire français ?

DA : On assiste à une véritable prise de conscience de l’importance de cette discipline à l’intérieur des corps professoraux universitaires. Mais il reste à savoir ce que sont les humanités numériques. C’est une discipline qui se singularise par sa transversalité et son interdisciplinarité qui touche à la fois les humanismes et l’humain. Elle pose des questions d’ordre ontologique pour le chercheur : le rapport qu’il entretient avec l’informatique et le numérique transforme-t-il sa pratique de la recherche ?

MD : Pouvez-vous nous présenter les nouveaux projets auxquels travaille actuellement l’OBVIL ?

DA : Nous allons mettre l’accent sur le text-mining et la visualisation, c’est-à-dire automatiser le traitement de gros volumes de contenus de textes. Nous sommes également en mesure de produire des bases documentaires conséquentes à travers la numérisation, qui prendront la forme de thésaurus alphabétiques et qui regrouperont virtuellement toute l’information possible sur un sujet ou un écrivain. Actuellement, nous sommes encore centrés sur les textes, mais on pourrait concevoir une base autour d’un auteur, qui réunirait tous les artistes, tous les films, tous les documents iconographiques, tous les enregistrements, toutes les traditions et toutes les allusions qui se rapportent à cet auteur depuis sa mort jusqu’à présent. Ceci a déjà été pratiqué aux États-Unis : le MetaLab d’Harvard, par exemple, a construit une base de ce genre pour un objet limité, le musée d’Harvard. Ce projet-là, nous l’avons pour certains écrivains, comme Apollinaire. Notre orientation est donc de plus en plus tournée vers la production d’objets littéraires numériques plutôt que vers une simple numérisation qui resterait assez proche du livre ou du texte.

MD : Créé il y a quatre ans, le labex est actuellement à mi-parcours. Quelles pourraient être ses perspectives après 2019 ?

DA : Au bout de huit années nous aurons rempli notre contrat, et nous aurons une production scientifique cohérente et considérable. La transversalité du labex peut être une force pour assurer son avenir. La ComUE Sorbonne Universités souhaite que l’Institut de calcul et de simulation et l’Institut du patrimoine nous accueillent.

MD : La force du labex, c’est aussi son ouverture à l’international. Comment travaillez-vous avec vos partenaires internationaux ?

DA : Nous avons eu deux types de relais. Le premier, c’était la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, avec laquelle nous avions un programme de post-doctorat, le programme Fernand Braudel. La seconde voie de collaboration se fait ou bien par des contacts personnels, ou bien à travers la Mellon Foundation, dont le siège est à New York. Grâce à la Mellon, nous avons établi des programmes avec l’ARTFL de Chicago University et le Literary Lab de Stanford University. Nous avons aussi de longue date des contacts avec le CNR de Pise, où il y a un centre de recherche en linguistique computationnelle très efficace. Nous essayons actuellement de développer de nouveaux programmes avec la Mellon Foundation, en particulier un programme de collaboration étroite avec Harvard. Nous avons aussi des contacts qui se développent de plus en plus avec des universités de la côte Est, notamment Brown University et Johns Hopkins University. Milad Doueihi, qui occupe la chaire d’humanités numériques de Sorbonne Universités, est un des artisans importants de ces rapprochements. Jean-Gabriel Ganascia joue également un rôle essentiel dans le développement de ces relations et de ces programmes.

 

Propos recueillis le 14 mars 2016 par Marc Douguet, chercheur postdoctoral et en charge de la communication du Labex Obvil

La lettre de Paris-Sorbonne